Crash (1996) David Cronenberg – Kissed (1996) Lynn Stopkewich : Extase de Mort

 En 1996, le septième art se recouvrait d’un voile sombre au Canada : chacun à leur manière, Kissed & Crash exploraient les extrêmes du plaisir en s’autorisant un voyage dans de nouvelles formes de sexualité, à la fois impensables et choquantes pour tout esprit sain et rationnel. L’un fit l’effet d’une bombe, l’autre fit à peine décoller la carrière prometteuse de sa réalisatrice.

Scandale Cannois retentissant, Crash tient une place capitale dans la filmographie de Cronenberg, qui venait de se permettre une curieuse pause romantique avec un sublime M Butterfly – son Crying Game à lui – où il gardait cependant intact toutes ses obsessions charnelles. Crash est donc à la fois le retour de flamme d’un naturel plus brutal, mais aussi la continuation logique du travail effectué sur Le Festin Nu : après avoir relevé la folle gageure d’adapter le livre hallucinatoire de Burrough, Cronenberg s’attaque à James Ballard, avec un Crash! réputé tout aussi inadaptable. Comment en effet être capable de mettre en image tous les fantasmes bio-mécaniques d’une oeuvre pareille, qui décrivait avec une monotonie radicale une suite de scénettes où les fluides corporelles se mêlaient aux débris d’accidents de voitures ? Difficile de savoir si cela était vraiment possible, en tout cas en dehors du circuit underground : tout comme Verhoeven avec Showgirls l’année précédente, Cronenberg fait hurler ligues de censure et critiques en embarquant tout un casting dans une aventure qu’on aurait jamais imaginée à Hollywood.

A la vue de l’objet, le miracle a bien lieu : à la manière de l’union de Sade et de Pasolini pour Salò, ou de Genet avec Fassbinder pour Querelle (pour rester dans les oeuvres à scandales), celle de Cronenberg et de Ballard semble rêvée, absolue, et totalement acquise : Cronenberg était en effet totalement taillé pour décrire les fastes hardcore d’un couple libertin embrigadé dans ce groupe sectaire vouant un culte érotisé et ultra-violent aux accidents de voitures. Il fallait être fou pour permettre de visualiser la fusion du métal et de la chair, tant cérébrale que physique : là une main frôle une crevasse sur une portière, un sein se dévoile lors d’un accident, on lèche des cicatrices, plus loin des doigts englués de sperme s’accrochent au cuir d’un fauteuil…

Cronenberg tend à rendre limpide le langage de cette nouvelle sexualité décrite par Ballard, dans un monde où le sexe avait besoin d’aller aussi loin que possible pour se vivre à nouveau. C’est là où culmine également le talent de Cronenberg : Ballard écrivait Crash comme une oeuvre d’anticipation et Cronenberg l’universalise davantage, l’ancre dans une actualité totale et brûlante. Pour mieux répandre cette imagerie glaciale d’un monde industrialisé où même la voiture devient objet de désir, les décors se limitent à des parkings, des aéroports, des masses de bétons infinies et des routes à pertes de vues ; le triomphe malade et obscène de la modernité sur l’homme et son corps.

Alors qu’on l’a taxé de pornographe, Cronenberg ne fait que reproduire l’importance diffuse de l’acte sexuel dans l’oeuvre de Ballard (qui prédomine et parle parfois plus que les échanges fantomatiques entre les personnages), lui ôtant souvent tout érotisme par la froideur et la violence qui s’en dégage. La chair qui excite les personnages ici se doit d’être marquée, abîmée, révoltée : il faut voir le personnage principal, incarné par James Spader, perdre tout contrôle lorsqu’il visite le corps d’une infirme sexy dans un fracas métallique, et y découvre une immense plaie à l’allure de vagin. Qu’importe le sexe des personnages ou l’attirance sexuelle qui les connecte : l’imagerie mécanique et la modelage possible des corps sauront les lier pour un instant. Maître fou, le personnage de Vaughan  le rôle le plus magnétique d’Elias Koteas) devra brutaliser le magnifique corps de l’héroïne pour l’amener dans sa sphère et y trouver son plaisir.

Ce délice dans la souffrance lie tous les protagonistes de Crash a une forme authentique de sado-masochisme, mais plus loin encore, il serait même plus logique de parler de nécrophilie : car en effet, les charniers routiers et la sensation de mort imminente devient le point d’ancrage de fantasmes vertigineux : c’est sans doute ici que peut s’organiser le lien, fragile mais certain, avec son cousin éloigné Kissed.

 Plus modeste et moins froid, le film de Lynn Stopkewich aborde quant à lui une nécrophilie non figurée, mais absolument consommée : son héroïne Sandra, dont on suit les turpitudes depuis l’enfance, ne peut trouver le bonheur et le plaisir que dans les corps inertes de beaux jeunes hommes, qu’elle se plaît à chevaucher à la morgue la nuit tombée. Une déviance qui va vite lui poser problème lorsqu’un garçon, bien vivant quant à lui, tombe amoureux d’elle et tente désespérément de la comprendre.

Ce qui bouscule le plus dans Kissed n’est pas nécessairement les images qu’il montre : on est loin, très loin de ce qui fit Jorg Buttgereit avec ses deux Nekromantik, deux essais poétiques et gores qui dévoilaient absolument tout au spectateur dans les détails les plus scabreux et vomitifs. L’approche de Stopkewich y est sensible, affective, étonnement douce : tout comme dans Crash, jamais on ne juge les déviances exposées, balayant par là même les notions de bien et de mal, de folie et de raison.

Le film joue même admirablement du contraste entre la beauté virginale de la trop rare Molly Parker et ses actes macabres, qui sont alors assimilés à un éveil absolu des sens. Tout comme dans Crash, on assiste même à une scène proche de l’initiation se déroulant dans une voiture passée au car wash ! C’est cette tentative de compréhension, cette plongée à la première personne dans un monde tabou et lugubre, qui hante le plus : l’audace des grands jours.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.