L’Enfant Miroir (1989) Philip Ridley : Le Garçon et la Mort

SETH

Il y avait sans doute quelque chose dans l’air dans le cinéma de la fin des années 80, en tout cas quelque chose de suffisamment révélateur et lourd pour que, aux quatre coins du monde, l’on vit apparaître de si étranges portraits sur l’enfance, tous baignant dans une matière plus faite de cauchemars que de rêves. Citons Celia, Paperhouse, Parents, Léolo, Laurin, La compagnie des loups (et sa continuation The Magic Toyshop) ou bien cet Enfant Miroir, retitré agressivement en vidéo L’Enfant Cauchemar. Plus racoleur, plus vendeur, mais trompeur aussi.

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Oeuvre intense et discrète, L’enfant miroir fait naître le talent d’un auteur fasciné et fascinant, Philip Ridley, sortit récemment de sa longue traversée du désert avec un barkerien Heartless. Le ton, plus urbain et plus moderne, dissimule assez bien la vraie nature du bonhomme, dont les premières (et uniques) oeuvres de cinéma l’apparentaient davantage à un disciple de David Lynch. Là où l’analogie est plus intéressante, c’est que l’un ne singe pas l’autre, loin de là.

Les deux hommes ont dû d’ailleurs vénérer et imiter à leur manière La nuit du chasseur, grand classique du bizarre, du beau et l’insaisissable, qui élevait le drame et le thriller au stade de pure cauchemar de gosse. L’équilibre entre la fantasmagorie et la violence du réel, dissimulée derrière de vaines apparences (la fameuse american way of life qu’on aime piétiner), trouve ainsi sa place dans L’Enfant Miroir, qui ne dresse qu’un vague repère temporel (les années 50) pour ériger au final une fable cruelle et intemporelle.

Quelque part aux États-Unis donc, le petit Seth passe son temps à parcourir les champs de blés, dans une zone rurale dépouillée et mortifère, télescopant les horizons de Magritte ou de Grant Wood (en particulier son fameux American Gothic), façon cousin perturbé de Days of Heaven. Entre deux jeux interdits, le bambin se trimbale une mère fanatique et hystérique, un patriarche honteux, et un frangin revenu fraîchement de la guerre (un tout jeune Viggo Mortensen en simulacre de James Dean ténébreux et abîmé).

Une cellule fragile, où les repères moraux vacillent d’un jour à l’autre, entre les croyances hostiles et les non-dits. Seth reflète à sa manière la folie de ceux qui l’entoure, et réinterprète alors malgré lui les névroses du monde des adultes (la frustration, le deuil, la honte, la vieillesse…). Une réinterprétation qui ira jusqu’à la tragédie (grand thème central de l’oeuvre de Ridley), possédé par l’idée que sa triste voisine est une vampire (très inquiétante Lindsay Duncan, dont le monologue final en scotchera plus d’un), et voyant dans un foetus en décomposition un ange tombé du ciel.

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S’il fallait dresser une autre similitude avec l’univers Lynchien, c’est la bizarrerie latente et la menace sourde qui imprègnent toutes les images du film, les symboles qui se chuchotent et les étrangetés qui se gardent de toutes explications. Face parfois à l’incongruité ou à l’horreur des situations, Ridley réplique par un lyrisme ébouriffant, que la musique (hélas jamais commercialisée à ce jour) de Nick Bicat souligne avec une ardeur incroyable. Des envolées qui guideront le chemin du jeune héros vers le point de non-retour : dans un crépuscule d’enfer, un innocent a tué l’amour.

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