Clip (2012) Maja Milos : Le Péril Jeune

Force est pourtant de constater que la volonté de choquer s’est diluée à présent dans le cinéma d’auteur, qui se rassasie ouvertement des perversités du monde. Mais ce n’est pas le vague parfum de scandale qui émane de Clip qui surprend le plus, mais plutôt sa continuité troublante avec une autre odyssée teen sulfureuse : un certain Spring Breakers. Non pas dans le traitement, mais dans le constat qu’il dresse, dans les images qui illustrent les quelques jours d’une nymphette serbe…

Le premier mot qui viendra à la bouche c’est évidemment Larry Clark, le roi incontesté de la dérive adolescente, lui-même lié pertinemment à Harmony Korine. On y retrouve l’approche quasi-documentaire, le gommage total de toutes concessions, la sexualisation du corps adolescent mais aussi le choix de se confronter à un rejet évident, de subir l’ultime outrage : tout y est.
Et tout cela se profile sur une trame, qui pourrait continuer encore et encore : l’on suit la vie de Jasna, une adolescente de 16 ans ne donnant un sens à sa vie que dans les soirées arrosées, les prises de drogue et le sexe.

Là où Korine privilégiait un ton hallucinatoire et quasi-onirique, la jeune Maja Milos reste plus terre à terre et ne perd pas une miette des beuveries et des errances de son héroïne qui, comme les belles garces de Spring Breakers, provoque un curieux mélange de fascination et d’antipathie. Que le film se déroule en Serbie ne change pas grand chose (si ce n’est un background local plus amer) : il pourrait aussi bien se passer en France, au Brésil, en Angleterre…

Jasna est l’esclave consentante d’un mouvement élevant les plaisirs élégiaques au rang le plus vulgaire, où la pudeur, le respect, et la beauté semblent définitivement bannis de tout vocabulaire. Génération Nabila, où le moindre geste passe par les smartphones, où chaque moment s’encode en avi ou en mkv, poussés un peu plus par l’envie de se voir, d’être vu et de se revoir. C’est le royaume des duck faces, l’empire du string et du gloss, le règne des jambes écartées.

On retrouve cette même « aspiration par le vide » que chez Korine, et les même moyens de régresser par les excès les plus sauvages : les nombreuses scènes de fellation non simulées renvoient volontairement à la banalité crasse du porno, à son obscénité sous vide. Car le porno, c’est aussi la culture fondatrice des jeunes protagonistes du film, où la fille/femme, fière d’être libertine et d’exhiber son corps, oublie qu’elle en devient un objet, un fantasme malléable. Les scènes de sexe entre Jasna et son petit copain soulignent toute la portée de ce fonctionnement, aussi bien quand l’héroïne se réduit au rang de chienne en collier, que lorsque son copain se masturbe non en pas en l’a regardant, mais en mattant la vidéo qu’il a sous ses yeux.

Ce qui rend souvent Clip fascinant et même d’autant plus grave, ce n’est pas son racolage volontaire, mais ses scènes familiales, ruptures de tons obligatoires où l’on comprend que Jasna se sert de ses excès pour oublier une réalité trop triste ou trop banale, devenant odieuse avec ses proches et se privant de toutes émotions. La mécanique du fantasme, plus alléchante, moins complexe, l’a entraîné.

À la réalisatrice de déceler alors ce qu’il y a derrière ces images ordurières, de savoir si les sentiments peuvent encore perdurer : l’amour, la jalousie, la peur de la perte, la nostalgie…tout ça est encore là quelque part, mais noyé dans la fureur et l’obscénité.

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