La Foire des Ténèbres (1983) Jack Clayton : La roue de l’infortune

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S’il fallait trouver le témoin parfait de la période noire de Walt Disney, qui débuta dans les années 70 avant de frapper de plein fouet les 80’s, ce serait bien bel et bien cet étrange et superbe Foire des Ténèbres (perdant du coup sur notre territoire son beau et long titre original : Something Wicked this way comes). Un exemple probant côté films « live », car du côté de l’animation, on citerait plus volontiers Taram et le chaudron magique

Au début des années 80, les studios Disney se retrouve à l’apogée d’une impasse, affrontant les répercutions dramatiques de la mort du géant. Malgré une ambition à la traîne (seulement quatre films d’animation sur une décennie avant le coup d’envoi de La Petite Sirène), l’écurie côté film « live » tente de se diversifier dans de multiples genres, révélant à la fois une étonnante maturité et des prises de risques inédites. Loin des comédies pouët-pouët et animalières qui ont fait leur gloire, voilà que Disney propose de la chronique adolescente (Tex), du space opera (Le trou noir), de l’heroic-fantasy (Le dragon du lac de feu), de la SF avant-gardiste (Tron), du drame psychologique (Amy), de l’espionnage farfelue (Condorman)…ce qui amènera à des oeuvres evidemment intéressantes, mais aussi à des échecs commerciaux importants, Disney se perdant en route à ne plus savoir quel public viser.
Autre genre impensable qui fut alors concerné : l’épouvante. Alors que John Hough ouvra la voie avec un déjà assez inquiétant Les yeux de la forêt, Jack Clayton, à qui l’on devait le plus beau film de fantômes jamais filmé – autrement dit Les Innocents – est convoqué pour adapter Ray Bradbury. Un choix remarquable alors vite escamoté par la pression des studios.

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Nous voilà à Greentown dans les années 20, une petite ville américaine comme tant d’autres mettant enfin un pied dans le mois d’Octobre. À quelques jours d’Halloween, Will et Jim, deux enfants du patelin, guettent l’arrivée d’une mystérieuse foire, surgissant au milieu d’une nuit. C’est alors que commence la disparition de nombreux habitants, dont les désirs et les rêves deviennent l’essence de ce luna park de l’horreur, dirigé par le malfaisant Mr Dark (campé par un charismatique Jonathan Pryce, bien éloigné du petit anglais fébrile qu’il sera dans Brazil deux ans plus tard), toujours flanqué d’une splendide sorcière (incarnée par Pam Grier !) en guise d’âme damnée. Un sujet qui sera repris librement par un certain Stephen King (admiratif du livre de Bradbury) à l’occasion de son fameux Bazaar

Cependant, ll n’a pas fallu attendre le début des années 80 pour que le projet naisse : Bradbury avoue avoir même envoyé un exemplaire de son livre au géant Walt de son vivant, qui apprécia certes le travail de l’écrivain mais souligna au passage son incompatibilité avec l’univers de son studio !
La foire de Bradury passe alors de la Fox à la Paramount (filant entre les doigts de Sam Peckinpah ou de Spielberg !), avant d’échouer au Studio Disney, alors à la recherche d’une oeuvre inhabituelle.
Si le binôme Bradbury /Clayton s’accorde aimablement, on ne peut pas en dire autant avec les pontes du studio : le premier screen-test du film convainc peu, poussant Clayton a retourner de nombreuses scènes (l’arrivée du cirque, l’attaque nocturne de la sorcière et la galerie des miroirs, entre autres)  avec l’équipe des fx de Tron.  Des reshoots qui auront alors lieu presque un an après la production du film : un détail assez visible lors de cette séquence d’attaque d’araignées, avec de jeunes acteurs visiblement moins jeunes que dans les plans précédents !

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Certains effets spéciaux mécaniques (comme cette séquence où une main griffue gigantesque venait terroriser les deux héros dans leur chambre) sont laissés sur la touche au profit d’effets visuels plus élaborés et plus spectaculaires (peut-être même trop ; comme la matérialisation de la foire par ordinateur qui ne sera pas retenue du montage final). Quelques autres séquences (dont une scène onirique expliquant la présence de cercueils d’enfants lors de la parade) seront également évincées.

Le changement le plus intriguant concernera la musique du film, dont George Delerue s’occupa durant un temps. Un score rejeté à la mélancolie grandissante, qui rappelle par instant sa collaboration passée avec Clayton sur Chaque soir à neuf heures. Il faudra donc se passer de la fameuse sensibilité du compositeur, remplacé au pied levé par un jeune James Horner dont le travail reste éloigné autant que possible de celui de Delerue : un ton plus menaçant, des sonorités plus lourdes, plus effrayantes ; efficace il faut l’avouer, même si le thème principal est un plagiat inattendu de la marche impériale de Star Wars !

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Il en résulte une œuvre fatalement hybride sur de très nombreux plans : la lenteur et l’atmosphère désenchantée et morbide de Clayton sont mariées de force à la pyrotechnie du studio, certes chatoyante, mais clairement en décalage. Tout pourrait se résumer à la place du personnage principal, qui hésite entre le duo de petits débrouillards estampillés Disney (dont le petit Shawn Carson déjà familier des parcs d’attractions lugubres puisqu’on le croisait dans Massacre dans le train fantôme) et Jason Robards, n’appartenant visiblement pas au même monde. On y retrouve toute la sensibilité de Clayton à y décrire un homme miné par son âge, laminé par la perte de sa jeunesse, et qui devra faire face à sa fragilité et aux terreurs du temps pour sauver son propre fils. Une thématique inattendue et adulte, en particulier pour une production Disney.

Et si son voisin de palier Les Yeux de forêt évitait les images trop effrayantes, La Foire des ténèbres semble se préoccuper assez peu de l’âge de ses spectateurs en jouant à fond la carte de l’atmosphère sinistre (musique sifflant dans le vent, orage menaçant, train de minuit spectral, cimetière…) jusqu’à y glisser des plans assez violents (Robards se faisant briser la main ou le petit Will assistant à sa propre décapitation par le biais d’une hallucination plus vraie que nature). Une audace qui en fera la seule production Disney interdit au moins de 13 ans en France, bien que le happy-end se charge de remettre les choses bien à leur place, comme si tout cela n’avait été qu’un long cauchemar. Aujourd’hui, La Foire des Ténèbres brille encore de ses ambivalences et de sa plastique soignée, bien que le director’s cut de Clayton, perdu dans les tiroirs du studio, est peu de chance de ressortir de sa tombe.

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