L’Express de Minuit #2 – Septembre 2013

* La Danza de la Realidad, de Alejandro Jodorowsky :
Pas un film depuis vingt trois ans (c’est long…très long !), des projets avortés à la pelle…puis soudain, voilà que surgit cette « danse de la réalité », petit film porté à bout de bras contant l’enfance de son auteur. La démarche, basculant très franchement vers le fantasme, s’apparente au travail d’Arrabal sur son Viva La Muerte. Jodorowsky signe une oeuvre plus thérapeutique qu’ultime, dans le sens où son film se vit davantage comme une avancée personnelle (le casting est composé en grande partie de ses enfants) qu’un nouveau El Topo. Malgré des longueurs évidentes et une émotion parfois trop outrée pour fonctionner, le résultat surprend par sa liberté formelle, sa frontalité (golden shower divine ou évocation hardcore de la torture) et sa cascade d’images à la fois violentes et tendres, tendant parfois vers l’opéra surréaliste (le personnage de la mère ne communiquant que par le chant, concept tantôt comique, tantôt émouvant). À contrario des introspections boiteuses de Coppola (Twixt) ou de Brisseau (La fille de nulle part), Jodorowsky semble encore jouir d’une belle vitalité pour son âge. Vivement la suite !

* Tip-Top, de Serge Bozon : Dans la banlieue lilloise, la mort d’un indic algérien dépêche deux flics, une maso et une mateuse, dans une enquête pas piquée des vers. On a beau croire que les intentions d’un film policier décalé et burlesque sont honorables, le résultat se mortifie à force de confusion et d’humour absurde mal luné (et pas drôle). Au delà du Huppert show (toujours en forme et improbable) et des éclairages clairs-obscurs conférant une atmosphère surprenante, il est bien regrettable de se retrouver en face d’une comedie arty ne faisant visiblement rire que son auteur. Si ça l’amuse…

* Blue Jasmine, de Woody Allen :  Où comment prendre la descente aux enfers d’une bourgeoise suffisante et ruinée avec une légèreté presque insolente. Si on ne peut pas dire que ce nouveau Allen marquera l’histoire du cinéma, il met une fois de plus assez bien en valeur le talent et la simplicité de son auteur, dans cette tranche de vie tragicomique confrontant prolos et richards. Menant son conte de la folie ordinaire non sans acidité, Allen offre surtout l’opportunité à Cate Blanchett de s’offrir magnifiquement en spectacle, créature désargentée tour à tour détestable, irrésistible et déphasée. S’il faut bien voir le film, c’est bien pour elle…

* Ma vie avec Liberace, de Steven Soderbergh : Après un Effets Secondaires ressemblant étrangement à un décalque réussi du Passion de DePalma, Soderbergh brouille les pistes une dernière fois et conclue (?) sa carrière de réalisateur dans les strass malades de L.A. Jugé trop « gay » par les studios (ce qui inquiète fortement quant au regard condescendant sur l’homosexualité au cinéma), le projet trouvera refuge chez HBO mais sera miraculeusement distribué chez nous en salles (il sera avec La vie d’Adèle et L’inconnu du Lac, le troisième coup d’éclat queer du festival de Cannes cette année). Formidable idée pour Soderbergh de justifier le kitch et l’outrance d’une époque par la vie de Liberace (personnalité plus connue outre-atlantique), pianiste dont les extravagances ferait rougir Elton John lui-même. Dans son manoir microcosme, il se déjoue du désir de ses admirateurs et en embarque un dès qu’il peut. Mais d’un parcours égoïste et tabou, Soderbergh en garde aussi la tendresse, la drôlerie, et jongle si admirablement avec les excès qu’il s’offre à lui, qu’il finit par devenir sobre dans l’outrance apparente. Transfigurés, transformés, remodelés, pas toujours flattés par la caméra, Michael Douglas et Matt Damon emportent tout sur leur passage.

* Moi & Toi, de Bernardo Bertolucci : Un retour discret et peu médiatisé pour Bertolucci (même si la rétrospective à la Cinémathèque tente de lui donner un coup de pouce), qui joue la carte de la modestie, sans doute plus encore qu’avec The Dreamers, orgie cinéphile et adolescente derrière les barricades de Mai 68. On y retrouve la sensualité fleurissante de celui-ci, son goût pour le huis-clos, les balbutiements de La Luna (le héros, un ado terrible, assaille sa mère de questions scabreuses au début du film) et…c’est tout. Ici, deux marginaux (un garçon asocial et sa demi-soeur, artiste junkie type) se découvrent et se retrouvent au fond d’une cave, isolés du reste du monde. Il y a évidemment quelque chose de touchant dans ce schéma certes téléphoné, mais bien servi par une réalisation habile. Le seul soucis réside dans les aspirations craintives de Bertolucci, qui refuse de briser la glace entre ses deux personnages et préfère se contenter d’un attachement platonique. Comme si le Bertolucci d’antan, plus frivole et plus audacieux, souhaitait maintenant s’effacer…

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