L’Express de Minuit #4 – Novembre 2013

* La Venus à la fourrure, de Roman Polanski : On craignait une nouvelle régression de la part de Polanski, dont le récent Carnage se laissait piéger par un minimalisme à bout de souffle : cette Venus à la fourrure joue en effet une nouvelle fois la carte du théâtre filmé, ici au sens propre du terme ! Mais par une ironie grinçante, ce choix va prendre ici tout son sens. Réunissant un metteur en scène sur le pied de guerre et une actrice vulgaire mais non dénuée de talent autour d’un casting fleurant bon le Sader-Masoch, Polanski déroule une situation d’abord délicieusement comique pour en faire un huis-clos suintant très vite par tous les bords le cuir froissé et le poison de la soumission. On s’amuse des clins d’oeils et des mises en abîmes au cinéma de Polanski, mais aussi au personnage lui-même (bien que tout cela ne semblait pas si volontaire selon son auteur !). Une comédie vénéneuse, à la mise en scène admirable (l’incroyable manière d’aborder l’espace et de la métamorphoser, ou la puissance grandissante de l’inversion des rôles) qui réanime le fiel d’un cinéma délicieusement malsain.

* Cartel, de Ridley Scott : Dire que ce traquenard bourgeois et parano collait plus à l’esprit de son défunt frère Tony Scott est un doux euphémisme, laissant ici le survivant de la fratrie à bord d’un objet aussi raté que bizarre. Trop bavard et autiste, Cartel se voudrait chic et choc, et finit par sonner toc. Malgré ses écarts de conduite (comme ces deux mises à mort qui semblent tout droit provenir d’un Saw !), malgré son casting all stars, malgré l’esthétique toujours aiguisée de Scott…l’ensemble prend vite l’eau. On en retient surtout la noirceur inhérente à l’écriture de Cormar McCarthy, faisant glisser le film vers la fable cruelle et démesurément nihiliste, ainsi que la présence d’une Cameron Diaz à la vulgarité décomplexée, femme panthère faisant l’amour aux voitures en plein coeur de la nuit…

* Borgman, de Alex Van Warmerdam : Voilà presque deux décennies que Warmerdam nous a habitué à un cinéma décalé et surréaliste, chantant la bizarrerie humaine à tout va ; ça ne risque pas de changer avec ce Borgman, de passage à Cannes. Croisement aussi bien esthétique que thématique d’un Haneke avec Bunuel, ce thriller aliénant précipite un ermite mystérieux et ses sbires dans les pattes d’une famille tranquille, qui ne tardera plus à se déglinguer. Entre son humour noir tendance serré (le fond d’un lac se retrouve constellé de cadavres encombrants) et un climat de frustration sexuelle permanent, Borgman finit par stagner dans son étrangeté forcée, quitte à lasser dans sa seconde partie. Son atmosphère pavillonnaire hors du temps et sa manière d’envoyer valdinguer les valeurs familiales ne sont d’ailleurs pas sans rappeler un Canine bien plus déjanté; mais aussi bien meilleur.

* Inside Llweny Davis, de Joel & Ethan Coen : Autant dire d’emblée que l’auteur de ses lignes n’a aucune passion particulière pour le cinéma des Coen, dont ce Inside Llweny Davis fut encensé sur la Croisette et ailleurs. Ballade tristounette teintée d’humour à froid, il en résulte un poème folk dépressif et faussement comique, cristallisé de beaux morceaux musicaux et de silhouettes aigries dessinées à la cisaille. Un bel objet un peu plat tout de même, qui aura au moins l’avantage de relancer davantage la carrière du bel Oscar Isaac (retrouvant d’ailleurs une Carey Mulligan étonnante en brunette ordurière), ici en looser affublé de chats roux voyageurs.

* Il était temps, de Richard Curtis : Figure aujourd’hui emblématique de la comédie romantique British, Curtis s’amuse cette fois à broder un argument fantastique (un garçon se découvre le don de voyager dans le temps) autour d’une rom com glissant petit à petit vers la chronique familiale douce amère. Du coup, Il était temps assume sans répits son statut de « date movie », enfonçant même le clou dans sa vision ultra-conformiste du bonheur (= mariez vous et faites des mômes). Si ces bons sentiments restent impossibles à décaper, on appréciera tout de même la finesse typiquement anglaise du script et le casting incroyablement à l’aise (dont le couple Lindsay Duncan / Bill Nighy, fameux).

* Les garçons et Guillaume à table !, de Guillaume Gallienne : Au milieu des Camping et des Bowling, ce « piece of me » 100% Gallienne sait évidemment faire la différence, décorticage loufoque de la crise d’identité d’un garçon qui a toujours cru être une fille. Si la saveur des personnages féminins et la maîtrise du bonhomme, tant à l’image qu’à l’écrit, en font un moment sympathique, ses quelques réserves lui fait louper le coche de la grande comédie vendu hystériquement à gauche et à droite : démarche nombriliste sans grande pudeur (on aurait préféré une approche sans doute plus simple à la Woody Allen), vision de la communauté gay digne d’un lointain Pédale Douce (lascars surgis de Citébeurre, gogo danceurs et musclors écervelés) ou gags inégaux (que vient faire Diane Kruger en reine des lavements à la bavaroise ?). Pour un premier long, on veut bien passer l’éponge…

* The Immigrant, de James Gray : Violence et passion dans un NY 20’s blafard et obscur, qui ne demande qu’à laisser filtrer la lumière de l’espoir. Si pour une fois Gray s’adonne à la fresque historique intimiste, ce n’est sans doute pas seulement par coquetterie : conduisant une immigrée polonaise dans les bras d’un souteneur ambigu et d’un magicien amoureux, The Immigrant appelle à tout un pan du cinéma où le mélo hissait sa plus haute voile (en somme, les années 20 donc). Un spectre de pellicule qui va jusqu’à hanter la prestation d’une Marion Cottillard enfin libérée du joug potiche que lui a collé le cinéma ricain, ici en lointaine cousine de Lilian Gish. Destinée désespérée mais jamais racoleuse, subjuguante de beauté : on admire.

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