L’Express de Minuit #5 Décembre 2013 / Janvier 2014

 * A Touch of sin, de Jia Zhang Ke : Le massacre ouvrant le film impose les idées clairement : Touch of Sin sera sans pitié. Cartographie d’une Chine corrompue et malade, cette enfilade de portraits inspirés de faits divers traverse des petites vies (père de famille, employée modèle ou ado sans avenir) à priori sans lien, mais qui auront toutes le malheur de finir dans le sang. La violence, insidieuse, puissante, imprévisible, gouverne les vies et les renverse, au bout d’un fusil ou d’une lame. Et l’argent, le venin moderne, l’accompagne (terrible scène d’agression où le fric devient littéralement objet de violence). D’une brutalité estomaquante, cette anthologie du présent ne fait pas plaisir, non ; on s’y perd un peu, on s’y sent mal à l’aise. Elle conserve toute l’apprêté de ces tranches de vies qui ont vu la mort.

* Don Jon, de Joseph Gordon Levitt : Pour sa première (et on l’espère, pas la dernière) réalisation, Joseph Gordon Levitt booste un peu la mécanique pantouflarde de la rom’com. Après Happiness Therapy qui abordait le genre via des excursions moins légères, Don Jon brille par sa malice innatendue. Perfectionné à l’extrême, Levitt devient le tombeur de ces dames moderne, le beauf derrière la carrure de magazine. Lorsque l’érotomane de service, qui s’attache à les institutions sans sourciller, tombe sur la blondasse de ses rêves (une pouf formatée qui a compris comment mener les hommes à la baguette), il vit alors une nouvelle aventure…un peu entachée par son addictisme élevé au porn ! Étonnant de bout en bout, plein d’énergie et surtout très intelligent, et donc rien comme les autres.

* Le loup de Wall-Street, de Martin Scorsese : Beaucoup ont cru papy Scorsese rouillé ; si ce dernier opus est une réponse à ceux là, on ne pouvait rêver mieux. Fresque hallucinatoire sur le roi des arnaqueurs Jordan Belfort, Le loup de wall street est sans doute ce que Hollywood a osé de plus barjo et de plus démesuré depuis…depuis quand déjà ? À la lisière d’un Godfellas qui aurait voisiné de trop prêt avec Black Edwards, ce delirium orgiaque où l’on ne compte plus les dérapages telescope aussi un projet lointain : ce que aurait dû être, d’une certaine manière, le American Psycho d’Oliver Stone avec le même Leonardo (qui court toujours après sa statuette dorée) mais sans les meurtres. Tout le film semble alors avoir absorbé  la décadence cocaïnée des romans de Brest Eston Ellis : pas de hasard, le bougre a adoré.

                          
* Aime et fais ce que tu veux, de Malgorzata Szumowska : D’un sujet quasi-bunuelien (un prêtre s’occupant d’une pension de délinquants tombe amoureux d’un garçon à l’allure christique), la réalisatrice Malgorzata Szumowska en tire une passion trouble et touchante, à l’esthétique gracile et soignée. N’oubliant pas la rudesse de son cadre et la fragilité de son sujet (la sexualité frustrée d’un homme de Dieu), le film s’en tire à bon compte malgré quelques égarements (un plan final énigmatique inutile, une scène de procession sur fond de Band of Horses…), filmant ses protagonistes brûlants et brûlés avec tout le beau désir qui les consume. Et quelle aubaine de voir enfin une romance compliquée ne pas s’en tirer par la tragédie facile…

* Les Sorcières de Zugarramurdi, de Alex de la Iglesia : Après une oeuvre aussi démente et torturée que Balada Triste, l’heure de la récréation a sonné pour Iglesia ! Ce retour à un cinéma plus truculent (façon période Jour de la bête) redessine un pitch à la Une nuit en enfer avec des sorcières cannibales en place des goules ! Si le film ne concoure certes pas aux meilleurs titres de son auteur (un rythme chaotique et des facilités pas toujours bienvenues), on en a très largement pour son argent : son final dantesque, avec ses courses effrénées balayées par des travellings survoltés et son sabbat épique (monstre géant en option !) relèvent la sauce d’une comédie fantastique qui soigne au maximum son imagerie folklorique. C’est pas en France qu’on aurait tout ça…

* 12 years a slave, de Steve McQueen : Sur un sujet fort, humain mais aussi déjà susurré maintes fois, on pouvait se demander si un auteur aussi radical que Steve McQueen allait céder à l’académisme que lui tendait un tel projet. Que nenni pour ce voyage au bout de l’enfer, entraînant un homme libre dans l’enfer du sud esclavagiste. Dans une série de tableaux éblouissants de terreur moite, McQueen nous rappelle le dégoût, l’asservissement, l’humiliation, le mépris, l’horreur, l’intolérance, la crasse. Un rien aurait pu faire virer l’entreprise dans le torture porn (pour ne rien cacher) ou le mélo des familles (car on pleure beaucoup) : au final, l’équilibre des forces a lieu, l’empathie est totale, nous prend à la gorge à chaque instant, traversés de silhouette habitées (Ejiofor, possédé, écrase un Fassbender trop démoniaque et un Brad Pitt trop angélique) et de séquences tétanisantes (la pendaison interminable et la flagellation, deux moments vertigineux de souffrance).

* Tonnerre, de Guillaume Brac : Dans le très remarqué Un monde sans femmes, Guillaume Brac réussissait à retrouver l’alchimie et la simplicité du cinéma de Pascal Thomas et de Eric Rohmer, sans l’aspect farcesque de l’un et sans le côté un peu guindé de l’autre. Il y a toujours un peu de cela dans ce Tonnerre, qui voyage des plages du nord à la petite commune de Tonnerre : c’est là que se réfugie le guitariste incarné par Vincent Macaigne, clown hipster à la fois irritant et fascinant. Face à un père célibataire qui récite des poésies à son chien, le musicien paumé trouve l’amour auprès d’une jeune lolita venu l’interviewer. À la légèreté toute désignée, le récit se met à scruter la douleur et le désespoir qui fond virer les chagrins d’amour vers la folie. Et on comprends là tout le charme et tout l’intérêt du choix de ce petit cadre mi chaleureux mi glacial, où vient se nicher noirceur et magie.

* Jacky au royaume des filles, de Riad Satouff : Quand on est l’auteur de l’une des rares bonnes comédies françaises de ses dernières années – en l’occurrence – Les beaux gosses – il y a de quoi être attendu au tournant. Encore plus décalé, peut-être moins hilarant, Jacky au royaume des filles reste tout de même la boutade surréaliste et maligne qu’on était en droit d’attendre. Relecture déglinguée de Cendrillon et aventure transgenre où les hommes se retrouvent à la place des femmes, le tout dans une dictature s’appropriant son propre vocabulaire et sa religion (où l’on vénère…des chevaux). Il y a là toute l’acidité, la fantaisie et l’audace d’un jeune dessinateur/réalisateur qui n’a pas décidément pas fini de nous surprendre.

* Beaucoup de bruit pour rien, de Joss Whedon : Autant dire que cette récréation arty du papa de Buffy porte (hélas) bien son nom. Dans un noir et blanc aussi gratuit qu’inutile, cette nouvelle adaptation de la pièce de Shakespeare fait chavirer les coeurs dans le confort petit bourgeois d’une villa, en l’occurrence celle de Whedon. Autant oublier le souvenir d’une relecture telle que Romeo+Juliette, tant Whedon rame à offrir une transposition moderne, ici livrée sans aucun soucis de cohérence. Malgré des acteurs accomplis (mais tous très télévisuels), chaque scène ne cesse de renvoyer au travail formidable accompli par Brannagh il y a une vingtaine d’années de cela. Garder votre argent et votre temps, et (re)découvrez plutôt sa formidable adaptation.

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2 réponses

  1. Dirty Max 666 dit :

    Loin de moi l’idée de jouer les maniac cop, mais Oliver Stone n’a pas réalisé American psycho (mais il aurait pu), c’est Mary Harron. Aucune importance, ça prouve juste que je vous lis avec attention !Cordialement, un lecteur (un peu trop) assidu…

    • Dirty Max 666 dit :

      Après un examen (bien plus) attentif, je viens de comprendre que vous faisiez référence à un projet avorté. Mea culpa donc, oubliez mon précédent commentaire. Honte à moi d’avoir douté de votre sagacité ! Un lecteur assidu mais visiblement très fatigué…

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