[Dossier Brûlant] Des Belles et des Bêtes

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Dans l’inconscient collectif, on associe sans rechigner le conte de Madame Leprince de Beaumont au chef d’oeuvre de Cocteau dans un premier temps, puis dans un deuxième au dessin animé du studio Disney réalisé 45 ans plus tard, puisque visiblement rien de mémorable ne vint changer la donne entre les deux métrages. Ce qui se cache derrière l’oubli est bien plus intéressant : la sortie de l’adaptation de Christopher Gans est donc l’occasion rêvée de revenir sur ces adaptations obscures,  à la fois trop bizarres, trop effrayantes, trop sexuelles : voilà d’autres belles et d’autres bêtes à (re)découvrir !

 * La Belle et la Bête (1978) Juraj Herz :
Un des manitous du cinéma tchèque, Juraj Herz, livrera sa version du conte lorsque le cinéma fantastique de l’Est trouva son plus bel aboutissement, quelque peu oublié à tort. Oeuvre assurément étrange, cette monture de la Belle et la bête n’est ni totalement grand public, ni complètement horrifique : elle est un peu des deux à la fois. Et c’est bien là son intérêt.

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Le texte est respecté tout comme chez Cocteau, mais Herz avait semblait-il un autre projet en tête : ce n’est pas un film de rêveur, c’est un film d’homme malade. Ce qu’il dicte dès son introduction va à l’encontre de toute féerie : un convoi traversant une plaine morte et boueuse, écrasée par un ciel sans âme. Grand amateur de générique animé, Herz laisse nos yeux parcourir des toiles incompréhensibles et torturées, où s’agitent natures mortes et silhouettes biscornues. La terrible musique à l’orgue de Petr Hapka fait monter le malaise, stimule la fièvre. Envoûtant, mais rude.

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Souvent assimilée à des faciès félins ou canins, la bête trouve ici son incarnation la plus surprenante, la moins évidente aussi : celle d’un gigantesque rapace arpentant les couloirs de son château en agitant sa cape et dévorant les bergères égarées.
Songe inquiétant chez Cocteau, le château ressemble ici à une crypte surdimensionnée, où trône des portraits de créatures inhumaines, où tout appelle à quelque chose de putride et de caverneux. Là, surgit Julie, la jolie rousse qui parle aux statues et enchante le désenchanté. Une étoile dans la nuit.

Cette quête de l’effroi se dirige lentement mais sûrement vers un lyrisme véritable et sincère, comme cette séquence où la douce héroïne devra faire son choix dans la cour enneigée, épiée par son monstre amoureux et haletant. C’est justement cet équilibre, rarement abordé, entre la vraie beauté et l’horreur gothique qui fait le charme incroyable de cette adaptation. À exhumer sans plus tarder.

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* La bête (1975) Walerian Borowczyk : Cinquième segment officieux des Contes Immoraux de Borowzyk réalisé l’année précédente, La bête se verra alors transformé en long-métrage, de manière un peu voyante il est vrai. Cela ne l’empêche aucunement d’être l’objet le plus fou et le plus bis de son auteur, dont l’érotisme hédoniste n’avait guère franchi la porte du Hard. Sous un vague prétexte d’héritage, une blondine est dépêchée dans le château de ses ancêtres, y découvrant un passé sulfureux. Entre quelques scènes diablement sensuelles (une actrice se masturbe avec le montant d’un lit, une autre avec des roses), on assiste à des flashbacks surréalistes sur fond de clavecin hystérique, où un monstre lubrique entend bien honorer sa belle, d’abord terrifiée puis ravie. Celle-ci se verra alors récompensée par une éjaculation interminable qui terrassera le monstre… Assumant pleinement son délire zoophile, La bête a de quoi faire retourner Leprince de Beaumont dans sa tombe ! Pour l’anecdote, l’actrice Sirpa Lane sera à nouveau souillée par une bête à poil quelques années plus tard dans le fauché et rigolo La bestia nello spazio ! Vertige d’une carrière…

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* La bête d’amour (1981) Alfred Sole : Réalisé à la gloire des formes de Vanity, Tanya’s Island vaut mieux que ses allures de faux Black Emanuelle : une actrice s’imagine (?) vivre une idylle paradisiaque sur une île reculée, jusqu’au jour où elle croise un beau gorille aux yeux bleus, qu’elle va tenter d’approcher… Rencontre un peu brusque entre Robinson Crusoé et King-Kong dans un climat exotique volontiers touchant et malsain, le résultat est toutefois assez attachant, bien aidé il faut dire par la beauté rayonnante de son actrice, la créature de Rick Baker et la sublimissime musique de Jean Musy.

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* Meridian, le baiser de la bête (1990) Charles Band : Au milieu d’une myriade de séries b modestes et funs, Meridian est tout de même un cas à part dans l’industrie Full Moon. Jouant à fond la carte de la poésie, on se retrouve loin des marionnettes tueuses et des gloumoutes baveux qui ont fait la gloire du studio, quitte à paumer une partie de son public habituel. Cadeau un peu fantasmagorique à ceux qui fantasmaient sur la belle Sherilyn Fenn (ici dévoilée en toute impunité), Meridian s’éloigne totalement du conte original pour ne garder que son idée principale (une belle, une bête, et ça repart). On peut y voir une monstruosité soporifique mise en musique par un Pino Donaggio à bout de souffle, ou à contrario un envoûtant voyage épousant un érotisme bestial et exploitant à merveille l’architecture délirante des jardins de Bomarzo. Ce qui n’est pas si mal…

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* No Such Thing (2001) Hal Hartley : Quand une des figures du cinéma indépendant new-yorkais s’approprie le mythe de la belle et la bête, c’est évidemment loin, très loin, de tout ce qui a pu précéder. Une journaliste miraculée et ingénue part sur les traces d’une créature terrifiant un patelin en Islande. Elle y découvre un monstre meurtrier, alcoolique et suicidaire qui n’attend que de mettre fin à ces jours. L’occasion pour Robert John Burke (qui fut le cow-boy démon de Dust Devil et aussi le plus funeste des Robocop) d’y trouver son meilleur rôle, côtoyant également une abjecte (mais savoureuse) Helen Mirren et la douce Julie Christie. Ce n’est pas tant le romantisme du conte initial qui fascine Hartley mais plutôt le surgissement de la monstruosité humaine face à un monstre véritable. Il faut alors passer la réalisation franchement inégale pour se ravir du personnage de Sarah Polley, cristallisant sa démarche lors d’une séquence où elle ne peut s’empêcher de revenir vers la junkie qui vient de l’agresser. Dans le dernier plan, son regard embuée d’amour en dit plus que n’importe quelle phrase : la transformation n’aura lieu que dans son coeur.

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