Phantasmagoria 1 & 2 (1995-1996) Sierra Entertainment : Full Motion Horror

C’était voilà il y a une vingtaine d’années : le boom du Point & Click, soit la forme la plus répandue du jeu d’aventure, s’acoquine avec une avancée graphique qui restera définitivement ancrée dans les 90’s : la Full Motion Video, soit  une forme de film interactif. Un autre pont très concret vers le Septième art alors, invitant de nombreux jeux à greffer des scènes tournées sur fond vert avec de véritables comédiens.

Le Point & Click sera le genre qui intégrera le mieux la technique (bien qu’on sera tenté de ne pas oublier la saga des Wing Commander) avec une flopée de titres souvent liés aux domaines du thriller et de l’horreur. Débutant la bataille, Under the killing moon laissera sa place à d’autres titres tels que The 7th Guest, Gabriel Knight 2 et 3,  Ripper,  Night Trap,  Frankenstein ou Dracula Unleashed : pouvant se targuer de faire tourner de tel monstres, le Mega-Cd sera la seule console qui s’appropriera une partie des ces titres.

S’ils sont tous intéressants, voire même importants à leur manière, Phantasmagoria se pose en véritable cas d’école (et de beau succès en son temps). Déjà par ses origines : celui-ci est né de l’imagination de Roberta Williams, jusque là affiliée à la saga des King Quest (des P&C situés dans un univers de conte de fées), qui écrira et réalisera ce soft d’horreur à l’époque parfaitement révolutionnaire, aussi bien par sa technique que son contenu déviant.

Sur une base simple mais à l’efficacité éprouvée (le thème de la maison hantée), Roberta Williams brode une histoire minimaliste qui s’accommode parfaitement de l’aspect minutieux du P&C : un couple, Donald (ersatz du Léo de Twin Peaks) et Adrienne (une écrivaine qui aime bien les pulls oranges), s’installe (on ne sait pas par quel miracle d’ailleurs !) dans le château d’un défunt magicien, le faustien et sanguinaire Zoltan Carnovash. À Adrienne de découvrir les sombres secrets de la demeure et de sauver l’âme de son mari, possédé par l’esprit démoniaque qui hante les lieux. Bref vous l’aurez compris, on nage en pleine relecture de Shining, avec une esthétique volontiers plus baroque.

Avec ses éclairs de violence cracra (faisant surtout leur apparition dans la dernière partie du jeu, comme cette tête explosée au pendule) et sa pointe d’érotisme périmée (attention, viol en caleçon !), Phantasmagoria était le comble de la subversion à sa création, voilant par là sa difficulté faiblarde, ainsi que l’ineptie de ses dialogues et de 90% de ses situations (oui c’est beaucoup). Mais on ne peut pas trop lui en vouloir : avec le temps, le soft de Sierra a acquit un vrai charme désuet, en plus d’être parfaitement prenant. Ses décors en 3D pré-calculés au design bizarre, ses musiques midi qui trottent de partout (traversés d’un score incantatoire à la The Omen vraiment réussi), l’atmosphère imprégnée ça et là de Stephen King ou de Poe : le capital sympathie est là, même ancré dans les maladresses du jeu ; à l’image de la technique du FMV, dépassée certes, mais qui en rajoute presque dans le malaise ambiant, texture à la fois médiocre et vivante, figée et cassée.

Si on lui confisquait son côté interactif, Phantasmagoria aurait vraisemblablement été une série z issu du catalogue Full Moon (voire un film de Stuart Gordon ou de Brian Yuzna, la vague ressemblance de l’actrice principale avec Barbara Crampton y étant sûrement pour quelque chose…) : mais tout comme ses bandes rigolotes auquel on pardonnait les moult défauts par leur patine et leur ambiance (parfois) soignée, Phantasmagoria s’apprécie encore très bien à l’heure où la technique prime malheureusement sur le reste.

À peine un an plus tard, Sierra lance une séquelle sans grand rapport avec le premier opus (hormis un clin d’oeil rigolo) : A Puzzle of Flesh (retitré chez nous Obsessions Fatales). Le système de jeu et son interface ne bougent pas, et la demeure Carnovash laisse alors place à un intrigue résolument plus urbaine et moderne. Le joueur se retrouve à suivre les mésaventures de Craig, un trentenaire assaillie de visions terrifiantes : il faut dire que le bougre a quelques séjours en hôpital psychiatrique et une enfance traumatisante à son actif…
Si la technique s’est résolument améliorée (les scènes filmées sont bien mieux réalisées et les décors 3D laissent place à un environnement plus réaliste), cette seconde monture ne déroge pas à la règle en proposant une authentique série z interactive (sensation renforcée par la présence de Monique Parent, une habituée du genre), s’occupant d’alterner les scènes chocs et sexy allant parfois aussi loin que possible (gamin torturé, meurtres à la Argento…)

Remake pas très finaud de L’échelle de Jacob, Phantasmagoria 2 se laisse également influencer par Clive Barker (le sado-masochisme tient une place conséquente dans l’intrigue) et Cronenberg, avant de bifurquer malheureusement vers une résolution à la Outer Limits (période 90’s évidemment).

Si le héros est décidément peu charismatique, la successeur de Roberta Williams, Loreilei Shannon, s’autorise des audaces surprenantes au cours de son récit : Craig n’hésite pas à pratiquer l’adultère de manière sauvage avec sa collège SM et déclare sa bisexualité à demi-mot. Quant au perso gay dont il est éprit (son meilleur ami en l’occurrence), il est de loin le personnage le moins caricatural du jeu ! Nous sommes en 96, et pour un jeu vidéo, c’est assez surprenant…
Roberta Williams sera rappelée sans grand succès pour un troisième volet : il faut dire que Phantasmagoria 2 sonnait aussi le glas du jeu d’aventure en Full Motion Video, qui se laissera alors mourir à la fin des 90’s…

LE BONUS :

* The 7th Guest (1993) Trilobyte :
Événement vidéo-ludique en son temps puisqu’il exploitait la pleine puissance d’un CD-Rom, The 7th Guest n’a rien perdu de sa fluidité et de sa beauté étrange. Le joueur y arpente les couloirs d’une demeure construite par un inventeur illuminé, cherchant à découvrir le secret du septième invité dans une atmosphère façon Cluedo / Nuit de tous les mystères. Le résultat ne s’apparente absolument pas à un survival horror et annonce plutôt les rouages de Myst, puisqu’il faudra résoudre des énigmes particulièrement retorses (qui n’arrangeront guère les non-anglophones, le jeu étant english-only). Pour les curieux et les nostalgiques, le jeu a d’ailleurs été réédité virtuellement l’année dernière sur Mac et PC ! Quitte à mettre de côté sa séquelle The 11th Hour (qui met davantage l’accent sur la FMV), il ne faudrait pas oublier Shivers, un petit bijou signé Sierra dont la FMV ne sert qu’à animer quelques cut scene. L’influence de Myst y est nettement plus probante (on doit résoudre une suite de puzzle dans un gigantesque musée maudit) mais l’univers lui, reste voué à la fantasmagorie la plus inquiétante.

* Harvester (1996) DigiFx Interactive :
N’ayant ni la prétention ni le budget des Phantasmagoria, Harvester n’est pas non plus ce qu’on pourrait appeler un jeu modeste : il a de quoi surprendre encore, étant l’un des jeux les plus extrêmes de sa génération. On y incarne Steve, un garçon amnésique (pratique pour l’identification…) découvrant le quotidien de Harvest, une petite ville sous l’influence d’une secte mystérieuse et prisée : l’Ordre. Un point de départ à la Twin Peaks (tous les habitants de la ville sont évidemment fêlés) qui dérape lentement vers la promenade trashouille. Dans l’esprit, il suffit d’imaginer un épisode de South Park réalisé par David Lynch !

D’une méchanceté sans limite et dégommant toutes les institutions possibles (l’éducation, l’église, la famille…), Harvester est une oeuvre décapante, suintant le malaise jusque dans la laideur des cuts-scenes (la technique amplifiant le côté cheap et décalé) et dans sa collection de personnages déviants (mères hystériques, institutrice ultra-violente, beau-père voyeur et pédophile, pompiers gays bien allumés…). D’abord rebutant, on se laisse prendre par l’atmosphère crépusculaire et sinistre qui amène le jeu vers des bizarreries de plus en plus incontrôlées (ce n’est ni très fin, ni très bien écrit…) et des trouvailles pas piquées des vers (vous taper une prostituée douteuse vous fera mourir à petit feu par MST…). Le dernier acte vire alors dans l’action gore et pataude (étonnant pour un P&C), nous obligeant à dégommer tout ce qui bouge à coup de tronçonneuse et de pistolet à clous ! Pas totalement convaincant mais complètement ravagé.

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