L’exorciste 2 : L’Hérétique (1978) John Boorman : Résurgence

Raz de marée satanique et grimaçant, L’exorciste devra subir la dure loi du marché en se voyant infliger une suite, il est vrai peu utile. Blatty et Friedkin abandonnent évidemment le navire, et la Warner se frotte les mains, jetant son dévolu sur John Boorman, à peine sorti d’un Zardoz improbable et excentrique. Un choix à la fois osé et curieux pour un homme fasciné par la nature et le mysticisme, et qui désapprouvait fortement la cruauté grand-guignolesque du premier film. Friedkin, de son côté, crachera ouvertement sur le film de son confrère. 1 partout…

Ce que Boorman perçoit dans le potentiel de cette séquelle semble échapper à tout le monde : entre les réécritures et les remontages de dernière minute, un film malade s’élève…et s’écrase. Un rejet unanime du public et de la critique, qui fera de L’hérétique une des suites les plus détestées de l’histoire du cinéma, se traînant au passage une réputation de nanar effroyable. Il faudra attendra 1991 pour qu’un troisième opus, Legion, tente de calmer les ardeurs : à nouveau démoli, le film sera cependant défendu puis réhabilité avec le temps. Ce qui n’est malheureusement pas le cas du film de Boorman…

La fatwa dont est victime L’hérétique tient à une raison relativement simple : il ne répond absolument pas aux attentes du public, berné par le studio il est vrai, celui-ci ayant tenté de survendre le film via une bande-annonce démentielle et très efficace, mais parfaitement mensongère. Là où Friedkin aiguisait sa radicalité avec un catalogue d’images chocs tenant du jamais vu, Boorman opte pour un voyage aux confins des légendes et de la mémoire qui ne cherche ni à effrayer, ni à provoquer. L’hérétique est une totale antithèse de son prédécesseur (malgré une fin très spectaculaire, évidemment imposée), suivant la logique d’un auteur bien décidé à ne pas répéter la même formule.

Ayant oubliée sa mésaventure, Regan est devenue une belle jeune fille, dont le refoulement va attirer le regard d’une psychiatre et d’un prêtre, le Père Lamont, qui tente d’en savoir plus sur le défunt Père Merrin. Il lui faudra aller jusqu’en Afrique, là où Merrin avait déjà rencontré le Malin -devenu ici Pazuzu, dieu des airs et des sauterelles – pour découvrir si la jeune fille n’est plus l’objet d’une menace diabolique.

 L’hérétique est évidemment une oeuvre boiteuse à bien des égards : trop long, parfois confus, pas toujours maîtrisé (Richard Burton, trop monolithique pour susciter l’attachement) mais regorgeant suffisamment d’éléments étranges et magiques pour en faire une oeuvre fascinante.
Comme ce croisement entre un univers à la fois psy et technologique, tribal et maléfique, où l’on passe de surfaces lisses, vitrées et chromées aux plaines arides de l’Afrique, où la caméra sillonne des décors séculaires, dont le côté toc renforcent l’irréalité.

Boorman se plaît à triturer science et religion, invite au rêve et au vertige. Il y a ces scènes d’hypnose (surtout la première) avec cette machine lancinante qui laisse la transe déborder de l’écran, cette fille damnée qui se laisse immoler par le feu, la vision de la maison de Regan assaillie par une nuée de sauterelles, ce possédé gesticulant dans une crevasse où les corps tombent à l’infini… À l’horreur brute et à l’effroi, Boorman préfère l’épique, le poétique, l’onirique.

Une richesse relevée par un incroyable score de Morricone – recyclant au passage son Adonai du Jardin des délices, où se mêle claquement de fouet et cris de possédés. En contraste avec cette hystérie satanique qui résume à elle seule toute la présence du mal, son lyrisme plus « fleur bleue » s’exprime aussi avec un vrai beau décalage.
Adulte, inspiré, étrange, beau, L’hérétique attend encore de sortir de sa honte. Un jour ou l’autre…

Le film sera visible au festival HALLUCINATIONS COLLECTIVES à Lyon, à l’occasion d’une carte blanche à Pascal Laugier, le SAMEDI 19 AVRIL.

LE BONUS : 

* Dominion – Prequel to the Exorcist (2005) Paul Schrader : Bis repetita ? Presque…
Cas rarissime dans l’histoire des attentats hollywoodiens, Dominion fut la première monture de L’exorciste 4, prequelle revenant sur le parcours du Père Merrin en Afrique. Après la mort d’un John Frankenheimer initialement prévu, Paul Schrader vient irriguer ses obsessions (culpabilités, crise de foi, et on en passe) dans un film massivement rejeté par le studio. À la manière de Boorman, Schrader refuse de donner ce que la production et le public attendent : une oeuvre graphique, spectaculaire et profondément horrifique. Balancé à l’oubliette, sa version sortira en catimini bien plus tard (mais reste inédite en France), à l’ombre du film officiel : la Warner demanda ainsi à Renny Harlin de réaliser son Exorcist 4 à lui, livrant le résultat que l’on connaît, à savoir une grosse pantalonnade cradingue. Bien que techniquement inachevé (fx, photographie…ce n’est pas resplendissant), Dominion est une oeuvre sobre et atypique, où la figure triviale du mal retrouve grâce dans un versant inattendu de la possession, où la beauté et la pureté se manifestent sous un jour inquiétant. Une vraie curiosité, à défaut d’être une grande suite.

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