Ça (2017) Andy Muscietti : Send in the clowns

Début des 90’s : au rayon Stephen King, le tiroir-caisse fait du bruit. Difficile d’échapper aux pavés édités par France Loisirs qui font alors un carton dans les chaumières, et côté cinoche, le label S.King devient lentement mais dangereusement un habitué des vidéo-clubs. Une nouvelle décennie se prépare. Seulement voilà : alors que ses nouvelles font la joie de petits tacherons du b (voire la saga douteuse des Sometimes They come back), ses œuvres les plus imposantes attendent toujours leur tour dans les salles obscures. Mais si des romans plutôt abordables tels que Carrie, Simetierre ou encore Christine peuvent se plier au rythme d’un long métrage d’1h40, que dire des blocs tels que Bazaar ou Le Fléau ? En 1979, on avait déjà trouvé la solution : adapter ces montagnes de pages en mini-série tv de 3 ou 4h. Un concept dont Salem’s lot sera le premier à faire les frais, avec un résultat sympathique bien que vieillot. Presque une dizaine d’année plus tard, c’est Ça qui lui succède, soit le chef d’oeuvre de l’auteur sacrifié sur l’autel de la chaîne ABC.

On connaît évidemment le destin du fameux tv film, qui préfère scinder les deux époques explorées dans le livre (années 50 et années 80) pour faciliter un découpage en deux parties. Très honnête artisan (on lui doit l’excellent Halloween 3 : Le sang du sorcier) succédant alors à un Romero initialement prévu, Tommy Lee Wallace n’est pas franchement du genre passionné : sans connaissance du livre, il s’attelle à une transposition poli et fidèle du script signé Lawrence D.Cohen, évidemment allégé de toutes formes de débordements. C’est bien là donc la limite des adaptations télévisuelles : comment retrouver la frontalité d’un auteur comme King dans un show destiné au prime-time ? Et bien on ne l’a retrouve pas, on s’en débarrasse tout simplement.

Faible sans être antipathique, le résultat tape des scores généreux à l’audimat : en France, M6 récupère le bouzin, le retitre comme tout le monde le sait Il est revenu et assure à toute une génération une coulrophobie carabinée, aussi puissante que les trempettes après Jaws. Et là, on parle d’une génération très spécifique, née entre le milieu des 80’s et le début des 90’s. Cette génération qui frissonnait devant le visage grimaçant de PennyWise autant qu’elle exaltait à l’idée de voir des mômes, et donc eux mêmes, l’affronter. Une génération qui grandira avec des séries d’horreurs pour kids comme Fais Moi peur, Chair de Poule ou Marshall & Simon, qui découvriront les classiques Amblin multirediffusés et qui regardera X-Files ou Les contes de la crypte au dessus de l’épaule de leurs parents. L’instantané d’une époque qui explique bien entendu le succès d’une série comme Stranger Things (crée d’ailleurs par les Duffer Brothers comme un lot de consolation face au refus de tourner leur adaptation de Ça). Le IT new génération résonne comme une promesse non seulement aux fans de King et du bouquin, mais aussi à cette génération là.

Car oui, on a rêvé pendant longtemps d’une belle, d’une vraie, d’une folle adaptation de IT. Un rêve qui s’éloigne jusqu’au jour où l’existence de The Mist chamboule tout : cette Kingerie inespérée et désespérée est la preuve tangible qu’une adaptation rigoureuse peut se montrer capable d’aller aussi loin en terme de subversion et de nihilisme que son modèle littéraire. La naissance d’une lueur d’espoir. À la fin des années 2000, Warner susurre la possibilité d’une nouvelle adaptation dans un film fleuve distribué en deux volets : hystérie totale. Reste à savoir qui va s’en emparer. De tous les réalisateurs possibles, on pense bien sûr à Darabont, mais on imagine aussi un homme tel que Tomas Alfredson, dont le mélange de sensibilité poétique et d’ultra violence faisait des merveilles dans Morse (dont le roman original rappelait justement King).

2012, la nouvelle tombe : Cary Fukunaga se voit charger de la mission, choix plaisant s’il en est, vu que le bonhomme n’est pas un grand ami des concessions (revoir True Detective, qu’on aime ou pas). Alors que le script prend forme, écrit alors par Fukunaga et Chase Palmer, le projet traîne encore et toujours. En 2015, Fukunaga quitte le navire après un accroc avec le studio : on évoque des coupes budgétaires freinant considérablement les visions du réalisateur, mais il s’agit bien de différents artistiques (quelle surprise…), Fukunaga ayant souhaité un film d’horreur bien moins conformiste que ne le souhaitait le studio. La crainte d’un development hell rejoignant gentiment celui de La tour sombre (lui aussi adapté – hélas – cette année) se précise. Rebondissement à nouveau : c’est Andy Muschietti, réalisateur du pénible Mama, best-of de tous les poncifs de ghost story espagnoles et japonaises, qui se voit confier les rênes du monstre. Pour résumer : un protégé de Del Toro qui a tout de même du style, suffisamment malléable, pas trop méchant et assez fan-boy sur les bords : le choix se discute, mais tombe quelque peu sous le sens. Pourquoi pas.. après tout.

Une chose est sûre dès les premières minutes de cette nouvelle monture, c’est qu’on peut très vite oublier son prédécesseur : la mort de Georgie, pourtant montée de manière quasi identique, gagne en tension, en maîtrise, en émotion (incroyable regard du petit Jackson Robert Scott) et surtout en violence. Muscietti l’avait promis : son IT est bel et bien R-Rated et ne le dissimule pas, dévoilant toute la cruauté de son boogeyman de la manière la plus choquante qui soit. Irrigué par la sensibilité des productions Amblin (score virevoltant, gamins à vélos, scope classieux, transposition 80’s) sans tomber dans l’absence d’inspiration d’un Stranger Things, le IT 2017 a quelque d’hybride et de réellement fascinant, ne taisant jamais la noirceur de son sujet, ni la dangerosité auquel font face le club des Losers. Logan ou Deadpool l’ont prouvé, une production R-Rated a maintenant toutes ses chances de péter le plafond du box office.

Chevauchant ce sigle de la délivrance considéré comme un frein par les studios, Muscietti ne se montre jamais craintif à l’idée d’abîmer la chair de ses jeunes héros, d’ailleurs tous formidablement castés et attachants (on a hâte de revoir l’incroyable Sophia Illis). Cependant, et hormis la sous-intrigue consacrée au calvaire incestueux du personnage de Beverly, nulle trace des scènes de sexe juvéniles détaillées dans le bouquin : nous sommes à Warner certes mais malgré tout, qui aurait osé ?

Considéré comme le sommet du tv film, le clown vedette dissimulait un acteur monumental, fabuleux Tim Curry, dont un regard ou un léger mouvement de lèvres suffisait à susciter toute la puissance et la cruauté du personnage, comblant presque le manque de prises de risques ou d’interactions avec les jeunes personnages. Envers et contre tout, le Pennywise nouvelle génération impressionne, incarné pourtant par une gueule d’ange bien sage (Bill Skasgard, fils de Stellan, qui succédait au tout aussi jeune Will Poulter), imposant plus d’hystérie et de perversité à ce boogeyman aux origines lovecraftiennes. C’est par lui aussi qu’arrive le gros point noir du film : une tendance à la bourinade sonore et visuelle qui réveillent l’odieux souvenir des productions Blumhouse. Mais l’inventivité visuelle, le sens du détail macabre (le corps décapité aux mouvements saccadés ou le lépreux de Neibolt Street) et le côté grand-guignol, plutôt logique, excusent parfois l’absence de finesse.

Il y a clairement quelque chose tenant du ride de train-fantôme – motif très 80’s – quelque chose de généreux et galvanisant, contaminant un teen movie réellement touchant. On souhaite en tout cas beaucoup de courage à Muscietti pour le second chapitre, pas encore tourné, moins passionnant sur le papier, mais sans doute encore plus casse-gueule sur bien des aspects. En attendant, ce premier volet risque d’ouvrir une brèche inattendue dans la grosse bulle du cinéma d’horreur : du nombre de vue hallucinant du premier trailer jusqu’au score astronomique au box-office U.S, tout cela inaugure quelque chose d’excitant pour la décennie à venir. En tout cas, on l’espère.

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