Les Proies (1971) Don Siegel : Sleeping with the Enemy

On ne félicitera jamais assez ce briscard de Don Siegel d’avoir osé un film comme Les proies en pleine période « burnée ». Autant pour lui d’ailleurs que pour sa star Clint Eastwood, qui s’apprêtait à endosser la défroque de l’inspecteur Harry. Très à l’aise dans le polar, le western ou le film de guerre, Siegel s’accorde une étrange embardée avec cette adaptation du roman de Thomas Cullinan, à l’époque vendu tant bien que mal comme un western, ce qu’il n’est pas bien s’il se déroule durant la guerre de Sécession. Et là non plus, pas de film de guerre à l’horizon.

Avec une star aussi viril et maso que Clint Eastwood, Siegel avait trouvé son homme : à l’époque, Clint c’est l’homme sans nom, le héros mythique, qui tape plus qu’il ne cause, l’intouchable. La même année que Les proies, il était poursuivie par une conquête psychotique, dans le pré-Liaison Fatale Un frisson dans la nuit. Une castration symbolique encore bien gentillette quand on découvre le film de Siegel, qui aurait pu être un vaudeville dans une autre vie (un homme se retrouve dans un pensionnant de filles frustrées où les portes claquent à tout va), mais préférera s’aventurer sur les terres de la tragédie. En l’état, Les proies ressemble à un huis-clos bergmanien, plombé de névroses sexuelles et de regards torves.

On ne sait pas grand-chose du « brave » caporal McBurney, retrouvé blessé par une petite fille arraché des pages d’un conte. Quelque part, il est peut-être le grand méchant loup, déjà prêt à offrir un baiser volée à la gamine pour la distraire d’un groupe de soldats. Trouble. Seulement, nous voilà en pleine guerre civile, et McBurney est un yankee, un nordiste perdu sur les terres du Sud. Recueilli et soigné dans un pensionnat de jeunes filles paumé dans la cambrousse, il provoque réticence et désir : doit-on chasser l’ennemi ou sauver un homme ? Finalement, la deuxième option s’engage, mais pas vraiment par simple bonté de coeur : McBurney est un bel engin, et ces dames n’ont pas connu d’étreintes depuis longtemps. Et même pas du tout pour certaines d’entre elles.

En haut de la hiérarchie se dresse Miss Farnsworth, peau sèche hantée par un amour incestueux. À sa droite, Edwina, la (jeune) vieille fille aux yeux humides. Un peu plus loin, les plus jeunes pensionnaires se dispersent : il y a Amy, la petite sauveuse de McBurney, plus naïve que la naïveté, et Carol, qui a le feu sous la peau et assume pleinement son envie d’éteindre au plus vite sa frustration. Beaucoup d’allumettes pour un seul morceau de paille.

Par un montage parfois cruel, le spectateur apprend à ses dépends que l’homme alpha au milieu des coeurs perdus est un menteur, un homme prêt à tout. Il traque le désir, l’envie, la faille, le point sensible de chacune, remontant même jusqu’à la servante noire, avec qui il essaye d’imposer un pied d’égalité. Eastwood ne sait pas ménagé pour élaborer un personnage détestable, qui n’a aucune honte à profiter de ses « proies ». Le retour de flamme, d’une violence sans nom, fait parfois de The Beguiled un ancêtre certain de Misery. Personne n’est angélique, mais tout le monde y est un petit peu démon.

Avec une superbe économie de moyens et d’effets, Les proies attise le feu de la passion et de la jalousie pour se cramer sans limites. On glisse parfois vers le thriller gothique à la lueur des chandelles, distillant magnifiquement la fièvre dans les cerveaux, comme dans cette scène de triolisme onirique qui illustre ce qui bout sous les robes et sous les draps. On nage dans la fable misandre, poisseuse, impitoyable : son remake façon frou frou party signé Sofia Coppola semble hurler son inutilité à chaque instant, loin du goût acre de ce labyrinthe des passions qui débute et se termine dans une morbidité totale.

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