Mulholland Drive (2001) David Lynch : Land of my Dreams

Meilleur film du 21ème siècle ? C’est encore un peu tôt, mais en attendant, on a envie de dire oui. Imaginez : le nouveau millénaire commençait et voilà qu’on se mangeait ça. Adieu petits patelins chelous : Lynch part sillonner les rues d’Hollywood et ses collines aux secrets atroces. Derrière les buissons, sur les routes sinueuses, à peine à quelques mètres des villas retirées du reste de Los Angeles. Entre Twin Peaks et ce décor dissimulé par un autre, on retrouve tout le mécanisme Lynchien, comme s’il avait toujours été là.

Et puisqu’on parle de Twin Peaks, il ne faut pas oublier deux choses lorsque que l’on voit Mulholland Drive : que la majeure partie des métrages de Lynch n’ont toujours offert qu’une part d’eux mêmes (Dune, Blue Velvet, Sailor et Lula et même Fire Walks with Me sont bien plus longs que leur director’s cut), et que le bonhomme n’a jamais eu beaucoup de chances avec les chaînes de télé. Après l’expérience quasi-avortée de Twin Peaks, l’annulation de On the air, Mulholland Drive fut aussi un pilote de tv abandonné, tourné en 99 et complété grâce aux bonnes grâces de Studio Canal. Autrefois, il fut même pensé comme un spin-off de Twin Peaks tournant autour d’Audrey Horne : le Silencio, où l’on croise Laura Palmer et Ronette Pulsaski (regardez bien !), ne serait-il d’ailleurs pas une autre porte vers la Red Room ?

Bien que conclue, Mulholland Drive est resté une énigme obsédante, dont la scission en deux parties distinctes a dérouté plus d’un spectateur, comme Lost Highway en son temps. Betty et Rita, les incandescentes à l’assaut d’un mystère contre Diane et Camilla, les amantes tragiques. Où se situe le rêve dans ces deux récits ? Que doit-on croire ou fantasmer ? Comme les héroïnes, on retourne encore et encore la boite bleue, en quête d’une clef hypothétique.
Ce qui représentait sans doute des intrigues secondaires de la défunte série parasitent superbement le métrage comme des films dans un film : la mémorable et flippante scène du Winkie’s, les bavures hilarantes d’un tueur à gage, les déboires bizarroïdes d’un réalisateur dépossédé de son oeuvre. Le yoyo Lynch à l’oeuvre, passant de l’effroi sourd au comique, s’agitant au loin d’un couple renvoyant à des archétypes d’un autre cinéma Hollywoodien (la blonde ingénue et la femme ténébreuse).

Tout est là, tout est Lynch, en place comme dans un petit théâtre surnaturel : la blonde et la brune, les cabarets rouges et noirs, les flash venus d’un autre monde, les femmes pleurant sur des chansons tristes ou les tubes rétros (la complainte de Rebekah Del Rio cache en réalité Crying de Roy Orbison), les doppelgängers, les adagio de Badalamenti agissant comme du velours noir…tout est là, et on en a le vertige. Petits vieux flippants, vieille cocotte fardée, monstre de rue, chanteuse poudrée, cow-boy nocturne.

Le Lynch d’Hollywood est tel que l’on l’imagine : une dorure un peu toc qui débouche sur un monde grotesque et obscur. Les pontes de studios, entre un italien véreux vomissant son cappuccino et un nain de l’ombre, sont décrits comme des autorités maléfiques, qui dictent leur propres lois cachés dans leurs cabinets. On vit le rêve hollywoodien dans les yeux de la naïve heureuse, et le cauchemar dans le regard de l’amnésique, survivante d’une altercation sur Mulholland Drive. On surprend un coup de foudre, avant de plonger dans une descente aux enfers. Dans les résidences privées, cocons inévitables qui ont vu passé les stars, les déçus et les enchantés, le merveilleux vire au putride, comme avec ce cadavre se décomposant dans l’indifférence.

Quand on demande des comptes au concerné, il ne demande qu’une chose : que Mulholland Drive reste une histoire d’amour dans la cité des anges. Mais laquelle ? Choisissez : l’idyllique, sublimée par l’une des plus belles scènes d’amour de l’histoire du cinéma, ou la tragique, laissant Diane Selwyn rejoindre sans doute Laura P. dans l’autre monde. Diane, la star brûlée d’amour, amoureuse éconduite dans un chemin de traverse, le temps d’un moment suspendu magnifique, entre la route noire et les villas obscènes. Dernières images funèbres, bouleversantes (comme dans Fire Walks with Me) : une vie s’éteint, des souvenirs meurent, images flottantes venues du monde des morts. On retourne dans le néant qui nappe les collines de L.A à la nuit tombée. Un destin funeste qui pourrait être une page arrachée à l’Hollywood Babylon de Kenneth Anger. Juste retour des choses.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.