Les îles (2017) Yann Gonzalez / Notre Héritage (2016) Jonathan Vinel & Caroline Poggi : Les mouvements du désir

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Le porno peut-il encore être beau ? Mais surtout, peut-il être carrément mélo ? Nous rappeler qu’au fond il y a des larmes de joies, de tristesses, de plaisir, avant, pendant, et après l’amour ? Bref, le porno peut-être devenir un messager mélancolique et poétique à l’heure des tubes vite fait bien fait ? Ces derniers temps, et dans son excursion dans le cinéma traditionnel, assez peu en fait. On pourrait citer, pour la forme, l’incroyable chapitre en split-screen de Nymphomaniac, qui retravaillait le coït en geste artistique et musical. Mais c’est du côté du court qu’il faut aller voir pourtant pour déceler une étincelle dans le genre.

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Tout d’abord chez Yann Gonzalez qui, avant de préparer son prochain long Un couteau dans le coeur (qui plongera dans le milieu du porno  70’s : tout un programme donc), s’est remis formidablement dans le bain. Les îles, surgit comme une idée dans la nuit, un sursaut, une récréation (ou une érection?). Tourné l’été dernier et possédé par une envie folle : n’exister que sur un grand écran, dans son format d’origine argentique, ce 35 mm tristement archaïque aux yeux de l’industrie ciné, mais férocement défendu par une belle poignée de puristes (et ils ont raison).

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Pour le moment ou à jamais, Les îles est destiné à être un fantôme de salle, spectre d’amour et de cinéma pour ceux qui auront la chance de le voir.
Ce serait peut-être aller vite en besogne, mais dès le premier plan des Îles, on sait que ce sera beau, que ce sera grand. Et ça l’est. Un couple qu’on imagine arraché d’un tableau de Pierre & Gilles s’aime et se dévore des yeux dans une chambre noire. Dans Les rencontres d’après minuit, le sexe passait avant tout par les mots: là on passe à la vitesse supérieure, avec des membres turgescents et des corps qui se visitent. Pas bêtement rétro, la plastique old-school, en plus d’être un délice de tous les instants, fixe Les îles littéralement hors du temps. On retrouve cette sensation de fraîcheur et de transgression qu’on pourrait avoir devant un porno ricain des 70’s – quand tout ressemblait à un songe sexuel et pas encore à une sex tape – ou à certains classiques décadents de l’eurotrash. Ces « îles », ce sont des sexualités et des tableaux que l’on traverse. Jeunesse du stupre, de la beauté, du spleen. Un monstre surgit (serait-ce la peur ? La mort ? La maladie ?), concocté alors par messires Bertrand Mandico (à qui on devait la formidable anthologie Hormona) et David Scherer (maquilleur fx number one en France) : à la surprise générale, les protagonistes apprendront à l’aimer plutôt qu’à le chasser. L’amour, l’amour, toujours l’amour chez Yann Gonzalez: amour trans, poreux, seul ou à plusieurs. Hédonisme mélancolique jusqu’au bout de la nuit.

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Et puis il y a Sarah Megan Allouch – qu’on aurait rêvé de voir dans un Borowczyk –  que l’on reverra justement dans notre film suivant, jeune créature déambulant sur un fil, spectatrice, écoutant le désir des autres pour réveiller le sien. Évidemment, tout ça est trop court, on en veut plus. Cependant, là où les précédents travaux de Yann Gonzalez culminaient sur une promesse, une explosion, une libération ou une déclaration, Les îles se teinte plutôt d’une tristesse post-coïtum. On trinque à nos fantasmes lointains, à nos amours, à nos désirs, à nos larmes. Tchin.

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Cattet/Forzani, les frères Larrieu, Bernard/Trividic… parmi ces (rares) binômes de notre cinéma hexagonal, on pourrait y ajouter maintenant, et sans aucun doute possible, Jonathan Vinel et Caroline Poggi. Ces deux-là se sont rencontrés après avoir réalisé quelques courts chacun de leur côté, puis ont raflé ensemble l’Ours d’or en 2014 avec Tant qu’il nous reste des fusils à pompes, portrait doux et puissant de durs à cuir armés jusqu’aux dents. Un prix qui ouvre alors la porte du tout-est-possible : et ça ne loupe pas, car les voilà revenu en 2016 avec le tout aussi somptueux Notre Héritage, sommet de mélo-porno.

Anais et Lucas sortent ensemble. Ils sont jeunes. Ils se voient et se revoient, se parlent ou ne se parlent pas, de choses importantes ou non. Comme au ralenti, comme si rien ne pressait. Tout un petit monde en soit que le duo capte avec une étrangeté éblouissante: filmer le silence, la langueur, la quiétude bizarre de ces après-midi où ils ne se passent rien, ces banlieues éclaboussées de soleil. Des toiles jumelles à celles de David Robert Mitchell et de ses suburbs en suspension. Mais le binôme va encore plus loin: comme dans l’hallucinant Notre amour est assez puissant (signé par Vinel en solo), des images de synthèses s’intègrent au paysage et redessinent le réel sans jamais faire basculer l’expérience dans le ridicule. Sous les corps robotiques, fantomatiques même, quelque chose bat, indéniablement.

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Et puis, soudain, surgit du sexe cru. Chair blanche en action. Virage : Lucas s’avère être le fils (imaginaire) de Pierre Woodman, marqué au fer blanc par une éducation sexuelle en pornorama. Grand spécialiste de casting x sauvages où les convoquées finissent généralement sur son lit, Woodman, c’est le gros dégueulasse qui s’imagine Casanova du cul, le monsieur tout le monde transformé en serial-niqueur. Poggi et Vinel utilisent alors ses vidéos, volontiers plus malaisantes que sexy, à des fins de collages barrés et mélancoliques. Ou comment piocher la poésie dans des regards tantôt insouciants, tantôt perdus, parfois aguicheurs, dans les corps exposés et burinés de plaisir. Où est le coeur dans tout ce cul ? Comment s’imprime le porno dans notre sexualité naissante? Et jusqu’où traînons nous l’héritage de nos aînés ? Des filets de sperme aux liens du sang, Notre Héritage monte jusque dans les étoiles pour nous répondre. Une lettre romantique, sans peur, entre obscénité et délicatesse.

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