Canine (2009) Yorgos Lanthimos : Une famille en or

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2009, la comète Lanthimos traverse la section Un certain regard. Il y avait tout du one shot bizarre dans cette fable improbable : heureusement pour nous, c’est un univers qui naissait, continuant d’ailleurs de faire germer sa bizarrerie dans d’autres microcosmes irréels comme les affectionne son auteur (la société de remplacement de défunts de Alps ou l’usine à couple de The Lobster). Mais Canine ne constituait cependant pas son premier essai : en 2005, Kinetta déployait déjà un certain don pour les tableaux dépouillés et bizarroïdes, avec des quidams reproduisant des scènes de crimes dans une station balnéaire en saison morte. Encore tremblotant, pas encore assez acéré, pas franchement drôle : Lanthimos avait encore du chemin à faire.
Canine, lui, permet enfin au bonhomme de s’affirmer. On y voit bien entendu planer le spectre de Pasolini période Théorème (rien que ce générique blanc cassé, muet comme une tombe) ou celui d’Arthur Ripstein, dont Le château de la pureté racontait plus ou moins la même chose. Remis au goût du jour, c’est à la fois acide et onctueux, imprévisible et toqué.

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Au fin fond de la campagne, une maison moderne étale une longue et impénétrable clôture de bois. Jardin verdoyant, maison claire, blanche, quasi-transparente, soit une déco de maison témoin qui ne laisse rien deviner, rien filtrer. Rose tendre, minimalisme. Amour du cadre millimétré, fignolé : Lanthimos s’approprie l’esthétique du achtung achtung, cette froideur de glace popularisée par Haneke, toujours aux portes du grotesque et de la violence, pour en faire quelque chose de bizarrement confortable, et surtout d’hilarant. Car oui, Canine est quand même franchement drôle, tout en étant carrément horrible.

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Dans cette prison cocon, un père à la gueule de politicard véreux a décidé d’éduquer ses enfants dans une sorte de fascisme 100 % cachemire : malgré le fait d’avoir dépassé la vingtaine, les trois progénitures, toutes sans nom, n’ont jamais vu le monde extérieur et surtout, ne sont pas censées le connaître. Avec la complicité d’une mère fantomatique (incarnée, sans hasard aucun on présume, par Michele Valley, la maman sm de l’hallucinant Singapore Sling), il « protège » ses deux filles et son garçon du reste du monde en inventant un univers de toutes pièces. Pour ne pas sous-entendre l’existence d’un ailleurs, il faut donc réinventer le langage, ce qui nous vaudra quelques apprentissages irrésistibles. L’art n’existe pas, ou si peu : le seul cinéma sont les homes movies que la famille connaît par coeur et la musique serait la voix d’un potentiel grand-père !
Mais il serait dommage de révéler toutes les idées farfelues inventées pour maintenir les enfants dans leur ignorance, pour les punir et les récompenser, ou encore les rattrapages de dernières minutes en cas de dérapage. Petite pensée à l’apparition inopinée, tragique et tordante d’un chat, créature inconcevable pour le trio pas très à jour sur le monde animal. Idée suprême pour maîtriser ces enfultes :  seule la chute d’une canine garantie une libération totale…mais du coup impossible.

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Alors que Papa part à l’usine tous les jours dans le plus grand des secrets, les (grands) enfants explorent tous les jeux imaginables dans une sarabande cruelle et de plus en plus incontrôlable (défonçage de barbie, mutilation, partie géante de colin-maillard, leçon de secourisme…), ce qui permet à Lanthimos de capter finalement assez brillamment les stases délirantes de l’imagination enfantine, même dans ses pires recoins. Soucieux de la sexualité de son big boy, le patriarche paye une employée de son entreprise pour satisfaire les besoins de son garnement. Mais face à la curiosité grandissante des enfants, cet élément extérieur va bien entendu devenir la mèche d’une dynamite bien planquée. Et lorsque l’aînée prend un peu trop goût au troc, ça flambe…

Tout le style Lanthimos est donc là : faire surgir l’effroi, la gêne et le burlesque parfois sur un même plan, pétrir les clichés, multiplier les détails incongrus, piquer violemment son auditoire (qui aurait cru qu’une vhs ou un magnétoscope pouvaient faire aussi mal !) ou s’amuser sans limites avec des comédiens qu’on imagine bien courageux. Savoureux.

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