Singapore Sling (1990) Nikos Nikolaidis : Pulpe Amère

SINGAPORESLING ART

Curieuse destinée que celle de Nikos Nikolaidis, un des rares réalisateurs « autre » du cinéma grec, et de son film Singapore Sling. En 91, Avoriaz lui ouvre ses portes à l’occasion des séances de Minuit : pas très loin, un autre film grec (complètement oublié quant à lui), Les amants intemporels, le rejoint sous le même drapeau. Une illusion de renouveau en somme. Il faudra pourtant attendre huit ans pour que le film de Nikolaidis se faufile dans les salles françaises grâce aux courageux trublions de ED Distribution. L’écart d’une décennie entière ne se fait pourtant point sentir : Singapore Sling aurait pu être réalisé en 76, que personne n’aurait vu la différence. Aujourd’hui tout est pareil : objet immuable, pouponné, sans âge. Et désespérément déviant.

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Sous la pluie, dans la terre, dans le flou, une voix-off en langue grecque : un homme assommé et paumé nous raconte la même histoire que le Laura de Preminger. Une Laura donc, disparue, morte, enterrée, mais lui, l’homme sans nom ou presque, cherche encore. Sur son carnet, le nom d’un cocktail, le Singapore Sling, et des questions sans réponses. Il échoue dans le manoir de deux femmes, mère et fille, qui viennent à peine de mettre en terre leur dernière victime. Démentes et incestueuses, elles séquestrent alors le bonhomme, détenant bien entendu le secret de la défunte Laura dans leur lupanar à l’allure de mausolée.

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Lui, échappé d’un film noir, imperturbable, inexpressif, pas attachant pour un sou, sera la silhouette de ce calvaire, le jouet de ses dames. Elle, la plus âgée, aime parler français. Sa fille, plus instable encore, rêve encore à son défunt père lubrique, et multiplie les jeux pervers avec sa propre génitrice. Elles pourraient bien entendu surgir toutes deux d’un roman de Sade. Pourquoi alors ne pas intégrer le brave homme, tombé de nulle part, dans leurs parties fines ? Dehors la pluie tombe sans cesse, antédiluvienne, sur un jardin-cimetière où les plantes ont poussé sur des sépultures qu’on devine nombreuses. Adieu notion du temps. Et de la moralité.

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Dans un noir et blanc d’une élégance monstre (film noir on vous dit, film noir), Nikolaidis fait entrechoquer des matières antinomiques, comme dans cette intro où des cirés noirs collent à la peau nue des actrices, pataugeant dans la boue et les tripes. Dans cette baraque du vice, on sentirait presque l’encens suranné, les feuilles mortes, le parfum lourd, la naphtaline. Dans la cuisine, des viscères encore chaudes rencontrent des coupelles de verres, des perles s’abattent sur un coeur arraché. Un corps féminin laisse dégringoler un kiwi sur ses courbes, s’étale puis s’écrase sur un sexe. Et puisqu’on parle de nourriture, les scènes de repas, impensables, feront fuir les fins gourmets : on mélange la viande, le vin, les plats, en une seule bouchée. On recrache, on remange, on reboit, on enfourne. Tout est sous le signe de l’excès, du spasme morbide : en pleine extase érotique, on vomit sur son partenaire, on jouit encore en pensant aux morts, on torture de plaisir.

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Bien trop long pour son propre bien, Singapore Sling scotche avec son duo d’actrices divaguant sans soupape de sécurité, son atmosphère de polar gothique et d’orgie déglinguée noyée dans les dentelles. Dans une scène somptueuse de threesome en mode bondage, un pistolet passe de main en main, un choeur sacré au loin. Le genre d’instant où on aime se faire bousculer et se laisser perdre par ce petit verre de Singapore Sling. Tchin !

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