Fellini Roma (1972) Federico Fellini : Le Grandi Bellezze

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À la fin des années 60, Fellini était devenu le fauve majestueux et incontrôlable du cinéma italien, plus ambitieux et gourmand à chaque film. Qui pouvait le dompter ? Le dépasser ? L’arrêter ? Personne, et heureusement. Comble de ce cinéma de plus en plus à la frontière du livre d’images, Roma ressemble à une œuvre art entière et sans coutures, débarrassée de tout récit, de tout personnage, de toute dramaturgie. Mais de la même manière que l’accolade du nom de Fellini auprès d’adaptation comme Casanova ou Satyricon signifiait une réappropriation totale, la Rome filmée ici n’est (peut-être) pas la Rome attendue, mais celle de son auteur, entre deux barrières temporelles ( la seconde guerre mondiale et les années 70). Rome convoitée, fantasmée, imaginée. Réinventée tout simplement.

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Ludiques, les premiers instants de Roma nous imposent un regard à hauteur d’enfant,  entre sorties scolaires et coups de règles : apparaissant entre deux diapo de monuments historiques, une femme nue crée la panique dans la classe. Un enchaînement simple et comique qui suffit à résumer l’esprit Fellinien : entre l’histoire et la femme, les deux se mêlent inlassablement, comme cette prostituée grave, pleine, monumentale, errant dans une nuit brumeuse peuplée de statues. En guise de très mince fil conducteur, un jeune provincial (Fellini ?) découvre ses appartements dans une Rome vorace bruyante, où l’on mange ses pâtes à deux centimètres du tramway en route. Fellini fuit la carte postale, la visite guidée aimable : il veut que l’on sente le bruit, les odeurs, les cris, l’énormité de la chose. Soit le mouvement est total, gargantuesque, soit tout s’arrête pour quelques instants, parfois pour capter le sourire d’une Anna Magnani fuyante. « Federico, va dormi, va ! »

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Avec ses nombreux décors de studios, ses figurants bigger than life (tant que ça ?), son sens du détail vertigineux, Roma est fantasmagorique, irréel, mais pas à plein temps. Lorsque le film devient making-of, dévoilant alors les grues, les participants, les caméras, toutes les frontières se brouillent. Et plus encore lorsque Fellini, malin comme un singe, filme le monstrueux trafic routier romain, nous cachant ce qui est de l’ordre de la fiction ou pas. Qui de la réalité ou de film, est le plus fellinien finalement ?

Sur les places, dans les rues, dans la foule, ou le silence de la nuit, éclairé par les étincelles des travaux, dans les théâtres miteux où on ne respecte rien, dans les cinémas où on pleure devant des péplums médiocres, Fellini nous trimballe partout où il peut, offre ce qui pourrait être du cinéma en trois dimensions sans la 3D. Filmer la crasse et le luxe en un seul plan, le sale et le beau, la vulgarité et la magie. Sommet du métrage : alors que les hippies étalent leur amour au grand jour, le spectateur est ramené dans les bordels des années 30, quand la lumière rouge scintillait au bout d’une ruelle torve. C’est le bordel souterrain, fumant, éclairé au néon dans des conditions d’usines frivoles ; c’est le bordel bourgeois, où l’on défile sur le marbre les seins à l’air. Tout le délire et l’obsession Fellienne en une double séquence de chair et de grimaces. « Sono tutte belle, tutti artisti »

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L’histoire, la grande, plane sur Rome, des statues démantibulées de Jules César en passant par les fresques accidentellement découvertes, qui s’effritent en rencontrant l’air du présent. Rome c’est aussi le catholicisme clinquant, matérialisé par un défilé papal affriolant et sans limites, où le Pape lui-même apparaît comme une pop star millénaire. Le grandiose sans limites. Un an plus tard, Roma verra son grand frère Amarcord lui emboîter le pas pour une autre page des souvenirs de Federico. Et dieu qu’il nous manque…

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