The Crying Game (1992) Neil Jordan : Le Secret Magnifique

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Le récent succès de Moonlight aux Oscars aura permis, entre autres, à une intéressante rétrospection : celle de la place des films à thématiques LGBT au sein de la cérémonie au statuettes dorées. Car entre le big Hollywood et le grand méchant Queer, ça n’a jamais été le parfait amour. Aussi loin que l’on pourrait remonter du côté des gagnants, citons Cabaret (et ses amours bisexuels) et sa pluie de récompenses en 1972, ou l’Oscar du meilleur second rôle masculin pour William Hurt en prisonnier précieux dans Le baiser de la femme araignée en 1986. En 1992, un certain The Crying Game emporte la mise du meilleur scénario : sa thématique queer, dissimulée toute entière dans un twist à mi-parcours, a bien aidé à la réputation du film, quitte parfois à le résumer uniquement à cela.

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Parodié et spolié jusqu’à plus soif, The Crying Game connu un succès à effet kiss-cool, aussi bien pour ses réelles qualités, que la curiosité suscitée par le dit twist. Mais autant le dire tout de suite : on ne s’amusera pas ici à cacher le pot aux roses.

The Crying Game, c’est peut-être deux films en un. Ou trois. C’est un thriller politique, dans une Angleterre hantée par les terroristes de l’IRA, ici en première ligne. Blonde acide, Jude séduit Jody, un soldat en vadrouille, et le kidnappe avec ses confrères. Il sera tué, ou peut-être pas, selon les négociations qui auront lieu. Jody est alors surveillé par Fergus, dont la dégaine de Droopy semble parachutée là par hasard. On est chez Neil Jordan c’est un fait, on pourrait être chez Jim Sheridan aussi. Les rapports sont ambigus, parfois brutaux, sans toutefois totalement éclipsés toute notion de tendresse ou de bonté, avec sa bromance entre deux paumés : l’un qui n’a pas demandé à être là, l’autre qui voudrait être ailleurs. Premier acte scellé dans une violence implacable ; Jody meurt, laissant à Fergus un étrange testament : celui de rendre visite à sa compagne, une certaine Dil.

Deuxième acte : Fergus change d’identité, se fond dans la masse, part à Londres. Il y rencontre Dil, chanteuse de cabaret langoureuse et séduisante. Fergus est séduit. Et ensuite ? En deux temps, Jordan nous fait déjà passer d’un drame musclé à une romance délicate, qui aime le mystère, ne manque pas d’esprit et d’humour. Un troisième film, polar serré, hyper-tendu, déboule, rejeton des deux actes mélangés. Un sacré exercice de cabriole, géré magistralement par Jordan.

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À n’en pas douter, il s’agit d’un beau neo-noir transgenre, à l’image de Dil, ni femme, ni homme, mais les deux à la fois. Quasi ironie (ou pas?), le film s’ouvre sur When a man loves a woman de Percy Sledge et se terminera sur Stand by your Man : au milieu, The Crying game de Dave Berry semble chanter les déceptions même de son personnage trans, abandonné, lassé, délaissé.

One day soon I’m gonna tell the moon
About the crying game
And if he knows, maybe he’ll explain
Why there are heartaches (heartaches), why there are tears
And what to do to stop feeling blue when love disappears

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D’une beauté confondante, Jaye Davidson n’avait rien demandé pour finir sous les spotlights : entre la reconnaissance du film et sa nomination à l’oscar du second rôle, l’androgyne s’attira des faveurs dont il ne voulait pas. Pour un cachet caprice, il sera plus tard le bad guy de Stargate, et disparaîtra, loupant de devenir the icône queer des 90’s. Au centre de ce chassé croisé, il/elle pourrait être une valeur décorative, pour ne pas dire racoleuse : sauf que non seulement le personnage importe beaucoup, mais il ne sera jamais « puni » pour son orientation, comme le voulait la tradition Hollywoodienne. Sauf que nous sommes en Angleterre, où les personnages lgbt ont toujours connu un bien meilleur traitement : depuis, on a rarement (voire pas du tout) vu de personnage trans tenir un rôle aussi important dans un polar, sans mal finir qui plus est.

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L’autre audace, c’est aussi d’interroger les désirs de son héros, auquel se télescope fatalement le spectateur hétéro, et qui connaîtra la même surprise que lui. Tout est question de dualité, mouvement, de déplacement, y compris celui du désir. The Crying game est à l’image de ses personnages, dans une métamorphose constante : d’une coupe de cheveux à une autre, d’un nationalité à l’autre (Fergus l’irlandais, devient Jimmy, écossais), de l’Irlande verdoyante aux rues de Londres. Jude devient brune, fille de campagne un peu brusque changée en cold bitch (Miranda Richardson, impitoyable), et sera la femme fatale, alors qu’on attendait Dil au tournant. D’un geste, The crying game fait valdinguer les étiquettes du genre, et pas uniquement celles du cinéma, pour nous conter la plus inattendue des histoires d’amours : à ce jour, c’est sans doute le plus film le plus surprenant, le plus juste et le plus accompli de son auteur.

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