Women in Love (1969) Ken Russell : L’an pire des sens

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« Try to love me a little more and want me a little less »

69 année érotique ? Et pas qu’un peu : par un simple geste entre la littérature et le cinéma, ce qui choquait hier va encore choquer aujourd’hui (enfin hier). Auteur sulfureux en son temps, DH Lawrence va voir son œuvre s’offrir un regain d’intérêt vis à vis de la libération de certaines images interdites : on adapte brillamment mais prudemment Amants & Fils ou La vierge et le gitan, mais surtout son Women in Love, Femmes amoureuses chez nous, deuxième volet d’une saga familiale qui mêlait turpitude sociale et sexualité au début du 20ème siècle. Pas tout à fait encore turbulent, Ken Russell attrape au vol ce projet d’adaptation ambitieux, qui passa tout de même entre les mains de Kubrick, Tony Richardson, ou Jack Clayton ! Avant la démesure d’une filmographie vorace, Russell s’était surtout exprimé à la télé avec de nombreux films tournés pour la BBC. Women in Love sera son nouveau passeport vers le grand public, et le scandale, bien évidemment.

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Si le film marqua les esprits, outre qualitativement parlant ,c’est pour deux raisons : l’oscar tardif décerné à Glenda Jackson et les premières nudités masculines frontales offertes aux yeux des spectateurs. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une scène de coït, le sceau du X sera impitoyable, avec une censure Turque qui ira jusqu’à considérer la séquence comme un pur affront homosexuel. Dans la gueule du monstre patriarcat, les phallus à l’air, ça ne se passe (toujours ?) pas.

On pourrait résumer l’audace graphique de Love comme une coquetterie, un bras d’honneur, mais elle est essentielle quant à l’importance du récit : Russell nous parachute dans une Angleterre guindée, où le sexe se faufile partout mais se dérobe hypocritement. Gudrun et Ursula, deux sœurs considérées comme « vieilles filles » en savent quelque chose : elles ont depuis longtemps repoussé l’idée du mariage, esquivent le tout puissant amour, mais ne renient pas leur fascination pour la chose. C’est le même problème pour Gerald et Rupert, deux hommes à marier enfermés dans leurs certitudes. Mais Ursula tombe sous le charme de Rupert, et Gerald est envoûtée par Ursula. À ce train là, on plie bagages et tout finit bien non ? Non.

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Les errements charnels et les névroses du quatuor sont les mêmes que ceux que nous connaissons aujourd’hui : c’est quoi exactement l’amour ? Et la passion ? Jusqu’où ça va et comment ? Peut-on s’en passer ? Pleine cohérence d’avoir tourner une œuvre pareille en pleine libération sexuelle : Russell peut se permettre de valser entre une sexualité suggérée (le discours savoureux sur la dégustation d’une figue qui prend un versant quasi-pornographique) et tout simplement explicite, avec des ébats violents, filmés comme des combats, où l’on jouit à en perdre la tête. Pas encore hystéro, pas encore psyché, Russell y va mollo dans le baroque et le barge : quelques scènes de danse suspendues, une étreinte lyrique filmée à la verticale ou des images comme autant de symboles (ce raccord entre un couple épuisé par le désir et un couple de noyés).

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Voix chaude, suave (« I want to drown in flesh. Hot, physical, naked flesh ») entre la retenue absolue et la décadence des gestes (fabuleuse scène de ballet sauvage, entre libération et hystérie), Glenda Jackson écrase une Jennie Linden plus attendue, plus pétillante, institutrice à la jalousie éruptive dont le personnage appartient surtout à L’arc en ciel, autre livre de Lawrence également adapté par Russell.
C’est entre la rigueur british de son décor et les désirs débordants, que Love trouve toute sa puissance érotique, avec une homo-érotisation décomplexée, célébrant les corps virils de Alan Bates (faisant littéralement l’amour avec la nature au détour d’une scène) et de Oliver Reed. L’intello excentrique, romantique, se libérant dans une relation idyllique, et l’homme brutal, rustre, hanté par une mère démente, taureau fou et sexuel, qui se vautre dans l’amour fou. La très fameuse scène de lutte au coin du feu, ranimant les souvenirs des sports gréco-romain, reste toujours profondément équivoque. Par les regards, les effets de montages, les mots, difficile de ne pas y voir un autre couple se nouer, ce que ne contredit pas une scène finale à l’image de tout le reste du film : diablement ambiguë.

LE BONUS : 

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The Rainbow (1989) Ken Russell : Près de vingt ans après Love, Ken Russell adapte sa préquelle à un stade où l’on attendait plus rien de lui. Curieusement, le bonhomme y retrouve serenité et justesse à un âge où ses films commençaient à s’enfoncer dans le « mauvais » mauvais goût (Salomé ou La putain, entre autres). Sans prétention ni grandes stars (bien qu’on y retrouve Glenda Jackson, méconnaissable, dans le rôle de la matriarche), The Rainbow revient sur les jeunes années de Ursula, qui tente vaille que vaille de s’émanciper d’une famille nombreuse. Cela passera par une aventure avec un jeune soldat, une expérience décevante avec une professeur bisexuelle et pseudo-féministe, des débuts tumultueux dans l’enseignement…. Sans retrouver toutefois la force charnelle de Love, The Rainbow capte aussi bien le romanesque que la cruauté (les scènes à l’école, démentes) d’un portrait de femme qui n’avait décidément pas envie de vivre avec son temps. Plus qu’un simple complément, un vrai beau film sous-estimé.

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