Dans ma peau (2002) Marina De Van : Over the Skin

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On l’a vu planer sur la filmographie de François Ozon, quand celle-ci était encore tordue, choque-bourgeois, dérangée. C’était l’époque de Sitcom ou de Regarde la mer, où elle apparaissait d’ailleurs, ogresse des sables et paraplégique dominatrice. Freaky Marina, dont les traits semblent prêt à vous dévorer. Des courts, quelques livres par ci par là, mais surtout un premier long qui disait tout. À tel point qu’il ne restera plus grand-chose dans les suivants : Ne te retourne pas, trop mainstream et à côté de la plaque, et Dark Touch, série b d’horreur parmi tant d’autres.

Dans ma peau c’est le film d’écorché au sens propre comme au figuré : peut-être l’inquiétante Marina y a mis tout son mal être, toute sa substance. Jusqu’alors, on avait pas vu de film pareil : l’étiquette « auteur » a dû sans doute bien faire passer une telle histoire (mesdames et messieurs, la femme qui se mangeait elle-même !) auprès du CNC. Piège à gore, objet à risques. Le résultat final tient pourtant d’un équilibre quasi-miraculeux.

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Dans un monde de claviers et diagrammes, Esther aligne les dossiers et brille dans les couloirs de sa boîte. À la maison, un compagnon doux et gentil lui propose enfin de partager un nid douillet. Une vie de trentenaire urbain, dorée, sans soucis. Lors d’une fête, Esther s’égare, fait une mauvaise chute, puis reprend le cours de sa vie. Ce n’est que quelques heures plus tard qu’elle se rend compte qu’une partie de sa jambe est en morceau. Un choc profond qui requestionne son rapport à la douleur, à son corps, à sa peau, à la chair. La jeune femme ne peut s’empêcher de contempler sa blessure, d’y revenir, de la toucher, puis de la rouvrir, de l’agrandir même. Un rapport addictif qui va la conduire à d’autres mutilations, et aller même jusqu’à l’auto-cannibalisme.

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Ce qui peut paraître flou, ou à l’inverse captivant, c’est qu’on ne saura jamais si ce carnage programmé est dû à un passé trouble ou à des raisons concrètes : ce qu’on voit cependant, c’est que l’univers d’Esther est dépourvu de chaleurs, de surprises : qu’est ce qui l’a poussé à s’aventurer dans ce jardin au beau milieu d’une fête ? Mystère. Le sang qui coule, la peau qu’on lacère, renvoie à un territoire inconnu, silencieux, charnel évidemment, loin de la banalité bureaucratique de la vie de tous les jours. Voir cette épatante scène de repas où Esther décroche petit à petit de la discussion pour se concentrer sur les blessures qu’elle s’inflige. À l’image d’un bras devenu insensible au réveil, la jeune femme se détache de son corps, qui est devenu un autre, peut-être même un amant : dans la nuit, elle se dévore dans les hôtels, seule avec une lame, grignotant l’épiderme pour en garder des souvenirs inespérés. Il y a l’effroi de cette révolte bien sûr, mais aussi celui des yeux qui la regarde : terreur pour la meilleure amie ou le petit copain de découvrir qu’on ne connaît pas ou plus la personne en face de sot, qui cache, qui dérive, invente ou détourne les conversations.

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Il y a peut-être du narcissisme ou de la confession chez Marina de Van, qui se sert de son physique étrange pour animer des scènes atroces, jonglant habilement entre l’horreur et la suggestion. Cérémonies sexuelles, (le genou écorché inondant de sang le visage d’Esther comme les gouttes d’une éjaculation), où l’on est pas sûr de tout comprendre, comme ce dernier acte où Esther seule semble comprendre son ultime but, jusqu’à ressembler à une silhouette à la Egon Schiele, face au miroir.

On est loin de la poésie de Buttgereit, loin du gore surréaliste du body horror nippon, loin de l’excès en somme. Et donc d’autant plus troublant, parce que jamais ridicule, toujours très probable, très ancré dans le quotidien (la scène édifiante où Esther confie son secret en plein bureau à sa collègue). Guérie ? Achevée ? Perdue ? De Van laisse le doute quant au destin de son héroïne, avec un épilogue, un peu exsangue, un peu facile, très français ou alors justement vaguement Lynchien sur le bords. Mais on oublie pas de sitôt cette passion carnivore et désespérée.

LE BONUS : 

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Le sentiment de la chair (2010) Roberto Garzelli : Quelques années après Dans ma peau, un autre étrange petit film s’intéresse à son tour à une passion charnelle qui tourne mal. Celle, non plus d’un cas isolé, mais d’un couple de tourtereaux, elle qui dessine des corps, lui qui les étudie aux rayons X. Tellement amoureux, qu’ils décident d’aller au délà de ce que l’on voit à l’extérieur, pour s’intéresser à ce qui se passe à l’intérieur. Cronenberg est toujours dans les airs, avec un regard de scalpel, précis, froid, patient, et on ne que penser aux frères Mantle de Faux Semblants dont l’un était séduit par l’idée de « concours de beauté intérieur ». Le soucis, c’est que malgré la rigueur de l’ensemble et un couple vedette aussi charmant que talentueux, le film s’arrête enfin lorsqu’il aborde le sujet de front, chassant finalement le viscéral, l’horreur, le grotesque, la répulsion, d’un sujet qui en avait bien besoin.

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