Orlando (1992) Sally Potter : Le Troisième Sexe

orlando-1992-02-g

Ils s’appellent Derek Jarman, Peter Greenaway ou Ken Russell. Ils ont à eux seuls redéfinis et revisiter l’essence du film historique dans le cinéma européen. Au diable l’académisme ricain, où l’on compte les stars et les beaux costumes, et hello à l’excès, aux anachronismes, aux écarts surréalistes. Dans les années 90, ce sont deux femmes qui reprendront le flambeau : Julie Taymor, avec un Titus déglingué, et Sally Potter, adaptant le Orlando de Virginia Woolf, biographie d’un être exceptionnel qui n’a évidemment existé qu’entre les pages de son œuvre.

vlcsnap-error963

À l’inverse des trois trublions cités au dessus, Sally Potter ne s’intéresse pas tant à la notion de transgression ou de provocation, ou du moins si elle existe, elle se fait plutôt douce. Ce n’est pas non plus l’envie de tourner une fresque monumentale, car le sujet s’y prêtait très bien, ou un film fleuve : Orlando est plutôt un film qui la goût de l’ellipse, jongle avec les époques en un battement de cil. Ce qui semble merveilleux, improbable, elle ne l’explique pas : Potter aime jouer avec son idée, plutôt que de s’encombrer de détails. L’idée ? Comment un homme grandit dans le monde pour finir par mieux devenir une femme. Tout cela sans trivialité ou comique troupier. Mais dans l’élégance, la magie.

vlcsnap-error522-1

Au 17ème siècle, Orlando est un jeune noble bien entouré et choyé. Il devient favori de la Reine qui lui laisse comme simple avertissement « Do not fade. Do not wither. Do not grow old ». Malédiction ou bénédiction ? Dans tous le cas, les séquences se succèdent, les saisons, les années, puis les siècles : Orlando n’est guère affecté par le temps, traverse l’histoire de l’Angleterre en découvrant la mort, l’amour, la poésie, la politique, la guerre. Des échecs absolus.

Potter souligne ou survole, impose un rythme surprenant, filmant le passé comme un tableau de Vermeer, mais use aussi d’esprit, d’ironie, d’anachronisme (musique tantôt authentique, tantôt traversée de riffs de guitare ou de chants de sirène), a le sens du jeu (le quatrième mur constamment brisé par un/e Orlando toujours proche du public). Le temps d’une pirouette, Orlando devient femme, redécouvrant le monde et le subissant d’une nouvelle manière : « Same person. No difference at all. Just a different sex ». Des précieux salons et leur misogynie à l’heure du thé jusqu’à la découverte de la passion avec un homme, Orlando explore les deux dimensions d’un monde, frôlant l’injustice, le ridicule et le grotesque patriarcal.

« – You are mine !
– Why ?
– Because I adore you… »

jimmy-orlando

On ne peut que saluer la cohérence queer absolue de Potter, qui, en adaptant déjà Virginia Woolf, invite des icônes comme Jimmy Sommerville (en ménestrel sur les eaux puis en angelot des cieux), ou Quentin Crisp, figure lgbt british majeure, à qui elle offre les robes lourdes et faramineuses de la Reine d’Angleterre. Et puis il y a Tilda Swinton aussi, évidemment, totalement, forcément, parachutée du cinéma de Derek Jarman dont elle était l’infatigable égérie. Aussi à l’aise en adolescent transi d’amour qu’en comtesse poudrée, elle épouse la trans-identité d’Orlando comme un gant, sans fanfreluches de latex ni afféteries grossières, juste équilibre entre étrangeté, sensualité, élégance, jusqu’à ce regard final, le dernier, le plus grand (et dieu sait que le film en compte). On l’avait vu amusée, angoissée, sceptique : Orlando finira comblée, rayonnante, libre, femme des siècles enfin enracinée en son temps.

« Here I am !
Neither a woman, nor a man
We are joined, we are one
With the human face
I am on earth
And I am in outer space
I’m being born and I am dying »

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.