Le Décalogue (1987-1990) Krzysztof Kieslowski : Human after all

25060_1_large-1

10 commandements. 10 films. Simple non ? Prévu comme un projet collectif, Le Décalogue finit englouti par celui qui ouvra la marche : Krzysztof Kieslowski. Au delà de ses premières œuvres déjà marquantes, en particulier Le hasard qui irriguait déjà son obsession première (tout est dans le titre), Kieslowski n’était qu’un réalisateur polonais parmi d’autres à la fin des 80’s. Au festival de Cannes, les opus 5 et 6 du Décalogue (Tu ne tueras point et Tu ne seras point luxurieux), pourtant tournés pour la télévision polonaise,  marqueront instantanément les esprits. Depuis Bergman, on avait jamais vu un auteur plonger avec une telle précision et un tel vertige dans les profondeurs de l’âme humaine. Et depuis Kieslowski, on a guère vu mieux.

dekalog4-4

On parle de commandements, alors on pense bible, religion, moralité, prêchi-prêcha : à la demande de journalistes pressés, Kieslowski accolera un commandement à chaque segment, mais les combinaisons semblent multiples et surtout, dérisoires. L’important, c’est que l’auteur ne se sert pas des tablettes pour en tirer des leçons de moralités barbantes, pour nous punir ou nous écraser : il offre tout simplement des échantillons de vies, poussant la porte d’un appartement à chaque épisode. Dans le n°8, une protagoniste souligne que chaque immeuble à ses histoires : Le Décalogue c’est donc nos vies, hier certes mais encore aujourd’hui. Nos vies simples, tristes, tragiques et magiques.

Ce qui passionne Kieslowski c’est autant la société polonaise de l’époque que la soi-disante banalité de nos existences, dont les sursauts et les pulsations (jalousie, adultère, passion amoureuse, remords, héritage, deuil…) sont autant de mini cataclysmes. On ouvre une porte, on jette la clef : à chaque segment, les liens entre les protagonistes semblent floutés, opaques, et c’est au spectateur de créer la cohérence et du sens entre eux. Autant dire que le petit tour au WC est fortement proscrit !

dekalog3dekalog7

En guise de reliure, une cité dont chaque palier est un nouveau roman à découvrir. De temps à autre, le personnage d’une histoire en traverse une autre, mais juste assez subtilement pour se contenter de tisser une toile légère, plus que réellement capitale, dans ce microcosme. Voir un épisode du Décalogue indépendamment des autres n’en détruira pas sa force et son intérêt, loin de là.

Comme un symbole à la limite du fantastique, un garçon chétif sans âge apparaît dans chaque métrage, scrutant de ses yeux bleus de glace des protagonistes dans un instant charnière. Ange ou Dieu, il nous rappelle le goût de Kieslowski pour un mysticisme ouaté, qui se glisse à pas de loups dans un univers au réalisme de béton. Où se trouve les cœurs qui battent, les destins qui basculent, dans ces colonnes tristes à mourir, éclairées pourtant sublimement par une dizaine de chef op’ différents ? Avant la grande distribution des couleurs dans son œuvre à venir, Kieslowski fait souffler un vent de froid, de neige et de coton dans une Pologne datée, qu’il filme comme un fantôme encore hanté par ses blessures. Dans le n°4, le terrifiant Tu ne tueras point, il sature l’image de noirs bouchés et d’un jaune aigre, qui donne des airs de fin du monde à son histoire la plus sombre, comme si on avait pissé sur Varsovie.

dekalog10dekalog11

Ce qui est beau, ce qui est étrange, laid ou magnifique en chacun de nous, nos mystères et nos secrets, Kieslowski les ausculte comme un médecin bienveillant, sans jamais céder au jugement. Mais il ne s’embarrasse pas de voisiner avec ce qui brûle (l’Holocauste, l’inceste, la peine de mort), de faire surgir des images d’une grande crudité (des poignets tranchés, un meurtre crapoteux, une atroce pendaison, un cadavre mutilé face caméra) ou d’instaurer le chaos dans des familles à priori paisibles. C’est aussi un auteur qui a appris à filmer le doute, le frisson, la tristesse, le désespoir, la colère, sans sombrer dans le grand-guignol ou le pathos assassin. On peut y voir un vaudeville monté comme un thriller Hitchcockien (Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui), ou au contraire un thriller voyeuriste réalisé comme un poème romantique (Tu ne seras point luxurieux).

Il y a chez Kieslowski quelque chose qui tient autant de la leçon de vie que de la leçon de mise en scène. Et la sensation de voir des choses, pourtant sans éclat hors contexte, qu’on oubliera jamais : une lettre qui brûle, une main posée sur une épaule, le regard d’une femme à travers un volet de bois, de la cire dégoulinante sur une icône religieuse, une chaîne en or qu’on tripote, une main d’enfant qui ne lâche pas le doigt d’un homme, une photo mal pliée, des patins brillant dans la nuit…

dekalog3dekalog1

Grande guérisseur de l’âme, magicien de la mélancolie, le compositeur attitré de Kieslowski, Zbigniew Preisner, y exploite déjà toute sa ferveur. Des sons d’une grande finesse, tapis dans chaque pièce, dans chaque mur, dans chaque mot, inhalant, incarnant la dramaturgie de chaque segment. On entend aussi dans l’épisode n°9 la symphonie d’un musicien inventé pour l’occasion, Van Den Budenmayer, dont la musique jouera un rôle clef dans la saga suivante de Kieslowski. Et cette cantatrice au coeur fragile, qui ne sait choisir entre le chant ou la vie, évoque déjà une certaine Véronique…Chez Kieslowski, pas de hasard non ?

krotki-film-o-milosci-5

Dignes représentants du feuilleton à l’époque, Tu ne tueras point et Tu ne seras point luxurieux connaîtront une exploitation cinéma en version longue, se révélant clairement comme les plus aboutis du lot, même s’il faut voir (et revoir) de toute urgence le tout premier segment (Un seul Dieu tu adoreras) ou le aussi beau que scabreux n°4 (Tu honoreras ton père et ta mère). Tu ne tueras point, lui, qui raconte trois trajectoires différentes (un conducteur de taxi, son assassin, et l’homme qui le jugera) va jusqu’à défier Haneke, avant même sa montée au créneau, dans sa représentation impitoyable de la violence. Résultat ? Un vrai film d’horreur social, presque trop agressif pour se mêler dignement à ses camarades (tant au niveau de l’esthétique, de la construction que des protagonistes) filmant la mort comme une agonie crasse, interminable et affligeante. Le constat va même au delà de l’amertume, et contraire même aux valeurs optimistes et pures de la trilogie des couleurs : nous, les hommes, sommes foutus, littéralement.

De l’autre côté de la route, Tu ne seras point luxurieux, devenu Brève histoire d’amour, transforme un cas d’obsession creepy en passion cristalline : celle d’un jeune garçon épiant au télescope sa belle voisine, une femme libre et sexuelle qui ne croit plus en l’amour. Tout comme Tu ne tueras point, le métrage souffre tout de même de ses pertes dans sa version télé (le très beau discours sur la douleur) et change même de sens : dans sa version cinéma, une lueur d’espoir brille dans un final déchirant, alors que la version télé lui préfère une chute d’une grande brutalité.

dekalog5dekalog6

En guise de conclusion, Kieslowski sèche nos larmes avec une comédie fraternelle (Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui), un peu acide, un peu légère, mais à cent lieues de l’immensité qui le précède. Une manière calmer le jeu avant d’entrer dans La double vie de Véronique et la Trilogie Bleu/Blanc/Rouge, chant d’amour pour les hommes, la musique et l’Europe. Même dans sa plus grande noirceur, Le Décalogue nous demande pourtant une seule chose : aimer, pardonner, comprendre. Aimer encore, toujours.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.