Un jour dans la vie de Billy Lynn (2016) Ang Lee : Beyond Idiocracy

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Nous sommes en 2017 et après presque vingt de carrière, il est toujours impossible de mettre Ang Lee dans une case. Heureusement ? Heureusement. On l’a vu ressusciter littéralement le wu xian pian (Tigre & Dragon). On l’a vu se plonger dans une janeaustenerie en Angleterre (Raisons & Sentiments) ou tremper dans des sujets terriblement américains (Ice Storm, Hotel Woodstock ou Chevauchée avec le diable). On l’a surpris aux côtés du géant vert (Hulk) ou se livrer au grand spectacle 3D (L’odyssée de Pi). Ou encore ajouter quelques couleurs au drapeau LGBT au cinéma, que ce soit de manière légère (Garçon d’Honneur) ou grave (Le secret de Brokeback Mountain).

Ne pas se livrer en esclavage à un genre, c’est une chose, mais Lee ne serait-il pas un peu académique ou yes-man sur les bords ? C’est un grand et majestueux NON lorsqu’il livre avec Lust Caution un thriller vénéneux à la Verhoeven, prouvant qu’il n’a définitivement pas froid aux yeux. Et il n’y a rien d’innocent à citer le Hollandais Violent quand on découvre, ébahi, son dernier film, Un jour dans la vie Billy Lynn. Ang Lee y signe littérallement son Showgirls. Ou plutôt son Starship Troopers. Vraiment. Mais pas de filles légères ici, pas d’insectes non plus : juste un regard sur les États-Unis, vu autant de l’intérieur que de l’extérieur, en commun. Et il sera impitoyable, désolant.

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En adaptant une œuvre féroce de Ben Fountain, on a du mal à savoir comment Ang Lee a pu passer aussi tranquillement les portes des studios. Le retour de flamme sera impitoyable : face au flop total du film, Sony tue dans l’oeuf sa sortie outre-mer. Un jour… jouit pourtant d’un nouveau procédé révolutionnaire : tourné en 4K, en 3D et en HFR (soit 120 image à la seconde, la norme étant 24), le pari de Lee semble maousse à tout point de vue. En France, le film ne connaîtra qu’une sortie technique en 2D, nous privant de son ambition esthétique. Mais ce qu’il nous reste vaut bien toutes les 3D du monde…

Petit Texan lambda comme un autre, Billy Lynn revient de la guerre d’Irak avec ses camarades : on l’a filmé, tentant de sauver coûte que coûte son supérieur. Aux yeux de l’Amérique, c’est un héros, parce que filmé, enregistré. C’est prouvé. Billy est donc reçu en grande pompe durant un match de football tout feu tout flamme, en pleine période de Thanksgiving. L’américain moyen est là, prêt à en recevoir plein les mirettes. Mais le temps passe et la célébration vire à la fête absurde. Pantin exhibé durant un concert des Destiny Child, Billy est finalement une décoration parmi d’autres. Entre deux big mac, on trimbale les héros de guerre dans des buffets indécents ou dans des conférences de presse ridicules : foire de questions connes, réponses connes.

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Comme beaucoup de film sur l’après guerre (Johnny Got his gun en passant par Voyage au bout de l’enfer, Né un 4 Juillet ou Brothers), l’ADN de Un jour… ne cherche aucunement à flatter l’américain patriote, ne cherche à faire plaisir à personne, en aucun cas. Les scènes en Irak sont réduites au strict minimum mais marquent : plus dans l’économie que dans la complaisance, Lee capte l’injustice, la boucherie, la perte de repères. Comment par exemple le seul regard d’un enfant peut appeler à un vertige sans fin. Comment tuer un homme est sans doute le silence le plus terrible, le plus assourdissant au monde. Et comment ôter une vie se transforme plus tard en acte de gloire dans les yeux de quidams qui n’y comprennent rien, ou au pire, en rêvent.

Le sang s’est transformé en strass. Les missiles en feux d’artifice. Même les pontes d’Hollywood guettent déjà les droits d’un éventuel film (une idée de scénario méta à la fois étourdissante et gonflée), où tout le monde trépigne déjà pour son cachet. L’argent, l’argent, l’argent. Le capitalisme triomphant, abject. Partout, tout le temps. Pas de hasard à voir d’anciens piliers du one man show comique (Steve Martin et Chris Rock) incarnés ceux qui tirent les ficelles, vissés au téléphone ou la main dans le portefeuille. Les bouffons rois.

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La grande folie de Ang Lee, c’est aussi d’avoir balancer une telle bombe en pleine Amérique post-Trump : Un jour… se passe certes en 2004, mais il en est le miroir incontestable. Un monde sur écran géant, vivant d’illusions et de cheeseburger. Où l’on cache des héros de guerre derrière des pop stars, réduit à l’état de figurants, de bonus, s’imbriquant dans un tout à la vulgarité exemplaire.

Et puis ce sont ces soldats, gamins un peu attardés, un peu concon, devenus addict, qui meurent à petit feu sans le savoir. Quoi faire d’autre à part la guerre ? C’est bien ce qu’ils se demandent. Le brave Billy lui-même y est arrivé un peu par hasard, un peu par amour, un peu comme ça. Les yeux rougis par un joint, le bonhomme explose à l’intérieur, s’efface quand les autres déblatèrent, s’imagine déjà baiser la cheerleader toute destinée, créature de rêve portant une main sur le coeur, l’autre sur le sein, déjà prête pour une love story comme en raffole Hollywood. Amoureuse de l’idée, de l’uniforme, mais pas de l’homme bien sûr. Tout est une question d’image : trompeuse évidemment. Il reste quoi après avoir risqué sa vie ? Du fric, des promesses, des paillettes, des cicatrices qu’on ne voit pas toujours. Fucked-up nation : « C’est comme s’ils passaient leur temps à célébrer le pire jour de ma vie ». L’année cinéma a déjà son grand film monstre.

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