Maps to the Stars (2014) David Cronenberg : Hollywood Babylone

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
j’écris ton nom
Liberté…

On ne saurait dire si Cronenberg reviendra au genre qui a fait sa gloire, l’horreur, en particulier depuis sa « canonisation » auprès d’un certain public (qui aujourd’hui, lui assure sa petite place à Cannes, comme cette année). Mais l’horreur humaine, sociale, celle qui germe dans la peau et dans les cerveaux, sera toujours là, quoique le sujet qu’il aborde. Qualitativement parlant, sa carrière ne suit plus, mais la cohérence thématique demeure. Et c’est déjà ça…

Après une escalade chez les mafieux, un petit tour sur les divans de Freud et Jung et après avoir squatté l’arrière d’une limousine qui n’allait nulle part, Cronenberg fait foncer son bolide de chair sur Hollywood : difficile de faire plus clair que l’affiche du film, où un feu gourmand dévore les collines les plus célèbres des States. Cronenberg aurait-il des comptes à régler ? Au vu d’un résultat aussi méchant, on se pose sérieusement la question…

Grain de sable fatal dans la machine à rêve, Agathe, petite silhouette brûlée, est venue à Hollywood pour retrouver sa famille – qui ne veut plus entendre parler d’elle – et se glisser entre les étoiles mortes. Elle devient ainsi l’assistance (comprendre l’esclave) d’une star capricieuse et névrosée, Havana, qui tente de décrocher le rôle de sa propre mère au cinéma, starlette tragique qui l’a hante encore. Mais il y a aussi le frère d’Agathe, un enfant star ordurier en pleine desintox ; Jérôme, un chauffeur qui tente à tout prix de réaliser ses rêves, ou encore le gourou new-age d’Havana, dont les méthodes rappellent beaucoup celles du Dr Raglan dans Chromosome 3.

Cronenberg est toujours Cronenberg. Même sans mutants, sans transformation ou sans virus, ses obsessions demeurent. Elles s’incarnent dans le personnage d’Agathe, la brûlée souriante, dont les intentions inquiètent autant qu’elles fascinent : quelque chose qui nous échappe, nous émeut, nous dérange. Pudique et inattendue, Mia Warsikowa brille dans la bizarrerie, et s’impose (comme elle l’avait fait dans Stoker) comme la nouvelle Jennifer Jason Leigh. Face à elle, vulgaire et ravagée, osant jusqu’à l’impensable (la discussion sur les W.C, ou sa célébration enjouée de la mort d’un gosse !), Julianne Moore tape avec jubilation dans le glamour pourrissant.

A bien des égards, Maps to the stars est ce que aurait du être The Canyons, qui nous chantait la même chanson à coups de célébrités déglinguées et de partouzes nocturnes : tout fonctionne bien mieux chez Cronenberg, entouré d’un solide casting et dopé par une méchanceté assez acérée pour donner l’impression qu’on regarde parfois un film de Todd Solontz. Et quand ce qu’il y a de plus beau cache en réalité ce qu’il y a de plus sale, quand les noms et les insanités défilent, l’esprit de Bret Easton Ellis n’est jamais très loin.

Cronenberg rase tout Hollwyood et s’en amuse : l’usine à rêve est une usine à freaks incestueux et à hypocrites, dont les sourires sont grignotés par le botox et la drogue. Les morts eux-mêmes, lors de séquences ouvertement fantastiques, se chargent d’avertir les vivants, prémisse d’une chute à venir. Chez Cronenberg, tout finira fatalement dans le sang : tout ce joli monde brûlera et s’éteindra dans la nuit, comme si rien n’était. Entre poésie et vitriol, Maps to the Stars ressuscite surtout l’esprit d’Hollywood Babylone, le pavé génial de Kenneth Anger qui dévoilait le stupre et la débauche du monde des stars, derrière les images lisses et merveilleuses d’un monde trop parfait. On attendait pas vraiment Cronenberg par ici : sauf que cette fois, on peut le féliciter de sa visite guidée.

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