Prison de Cristal (1986) Agusti Villaronga : Une aiguille dans le coeur

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Vous le trouverez là, au rayon des films qui vous marquent au fer rouge, instantanément, à vie. Pas bêtement bien sûr. Pas si simplement. Tellement, qu’il s’agit sans doute de la raison pour laquelle Tras el Cristal n’a vécu qu’une vie de festival, ballotté sans jamais avoir connu une vraie sortie cinéma (sauf peut-être dans son pays natal). On imagine les distributeurs, affolés, se demandant sans doute qui voudrait voir un film aussi dur, aussi désespéré, sur un grand écran. Son statut plus ou moins culte, on le doit – comme c’est le cas souvent – à sa découverte par l’éditeur Cult Epics, il y a cela plusieurs années. Bref, le genre d’histoire qu’on a souvent entendu par ici (on pourrait vous dire la même chose pour Hausu ou Valerie au pays des merveilles).

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Tête brûlée, homme discret, voire assez sous-estimé, Agusti Villaronga n’avait préparé personne à un tel choc, même à la vue de ses premiers courts, des performances arty à la Jodorowsky très éloignées de ce que sera Tras el cristal. Obsédé par la lecture du Procès de Gilles de Rais de George Bataille, il offre une transposition moderne de ce mythe, chevalier violeur et mangeur d’enfants, que le cinéma ne trouva jamais le courage d’illustrer. Ce à quoi il ne faut pas toucher, ce dont il ne faut pas parler, le bonhomme y pose ses pattes : le nazisme, la torture, le viol pédophile, l’infanticide.

Tout ça ensemble dans un film, c’est évidemment lourd, très lourd. Entre tout montrer et faire n’importe quoi, tout cacher et emmerder, Villaronga trouve un équilibre tordu et redoutable qui fait l’effet d’une lame glacée posée sur la nuque.

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L’horreur, la vraie : Klaus est un ancien nazi qui a trouvé refuge dans une vie de famille paisible, dans un manoir perdu au fin fond de l’Espagne. À l’ombre de sa femme Grisielda et de sa fille Rena, il continue son œuvre : se remémorant sans cesse les meurtres d’enfants qu’il a commis au nom de la science, on le voit chercher encore le dernier souffle de sa récente victime, petit garçon accroché sans vie au fond de sa cave. Mais celui là sera le dernier : ne pouvant plus faire face à ses pulsions, Klaus se jette de la plus haute tour de son domaine. Dehors, une ombre voit tout…

Survivant à la chute, l’ogre est enfermé 24h sur 24h dans un poumon de fer qui respire pour lui. Un jour, un adolescent rentre par effraction et demande de devenir son infirmier. On se doute bien que l’intrus en sait plus que tout le monde dans le manoir. Et autant que son patient et victime. Seulement ? Attirance, répulsion, entre la vie et la mort, le désir et la haine, le jeune Angelo nourrit des sentiments mystérieux pour l’homme de fer.

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Filmé comme un cauchemar bleuté à la Paul Delvaux, In a glass cage saisit par un pouvoir d’évocation terrible, qui frappe dès son générique, alors des images d’archives bercées par un chant maladif. Si pourtant In a glass cage touche à une réalité concrète, et d’une violence sans précédent, Villaronga préfère un traitement ouvertement fantastique, filmant Marisa Parades comme une marâtre de Disney, ou rasant les murs d’un décor principal majestueux, se métamorphosant scène après scène, palais de cristal devenant enfer noir, cage immense et littérale.

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Villaronga se situe quelque part entre l’atrocité d’un Salo (dans le ressenti plus que dans l’histoire même) et le baroque de Dario Argento : comment justement ne pas penser au giallo durant la longue scène où Marisa Parades sait qu’elle va mourir dans les 10 prochaines minutes, mais ne sait pas quand exactement..ni comment. Et nous non plus d’ailleurs. Jusque à cette mise à mort, empressée, barbare, comme une version amatrice du meurtre qui ouvrait Suspiria.

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Pas un espoir, pas une brise dans ce Tras el cristal, alors qu’on jure déceler un peu d’innocence dans ses jeunes personnages, Angelo, l’ange exterminateur, et la petite Rena, qui ne voit rien mais comprend tout. On espère une complicité lorsque, dans un coin d’obscurité, ils entendent un carillon trembler dans la nuit. Mais rien de rien : Villaronga ne ménage personne, avec une noirceur galopante, épidermique, et des visions scabreuses qui saisissent d’effroi. Durant le passage du film au festival de Berlin, ce sera tolérance zéro : l’atteinte au corps de l’enfant, les notions piétinées du bien et du mal, la sexualité déviante. C’était trop.

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Villaronga a un courage monstre, nous malmène aisément, mais ne se dérobe jamais par le grand-guignol ou la facilité, et ne se prend surtout pas les pieds dans une gratuité tentante. Sans doute aussi parce que Tras El Cristal parle de la violence située là partout : comment le mal naît et comment il nous dévore, comme il voyage et s’expose. Mimétisme fatal. Cycle de vie, cycle de mort, à jamais sous son globe de verre. Et qu’on retournera, encore et encore…

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