L’Express de Minuit #32 – Octobre/Novembre 2016

handmaiden

Mademoiselle, de Park Chan-Wook : On le connaît hargneux, lyrique, manipulateur, vicieux. On l’a vu s’exporter sans se renier aux States, explosant avec Stoker un exercice de style déglingué maquillé en thriller bateau. Et le voilà de retour au pays natal, offrant aux petits sièges cannois un film en costumes, poudré, soyeux. On flippe un peu et puis on comprend vite, très vite: Park Chan-Wook va bien. Et nous aussi du coup. Mademoiselle se révèle comme un film en plusieurs dimensions: à cause de son intrigue ciselée en trois parties, de ses fausses pistes, de ses chausse-trappes, de ses tiroirs. Tout est pensé comme son décor principal, ensorcelant et majestueux, un manoir victorio-japonais qu’on devine hanté par autant de fantômes que de secrets. C’est dans ce cadre qui invite au voyeurisme, aux oreilles plaquées contre les portes et aux gémissements nocturnes, qu’une petite voleuse transformée en servante se joint à un arnacoeur/arnaqueur afin d’escroquer une comtesse fantomatique. Dans cette bâtisse qui ne voit jamais le jour, la belle japonaise au teint blanc est promise à un ogre, un tonton lubrique et sadique en l’occurrence, se réfugiant dans une collection de livres et d’estampes cochonnes. Sookie, la receleuse maintenant soumise, tombe cependant sous le charme de sa maîtresse… bientôt maîtresse. Vous suivez?
Sans trop vous dire, mettez Sade et Sex Crimes dans un bol de velours, et vous aurez Mademoiselle. Dans un contexte très particulier (l’occupation japonaise en Corée dans les années 30), Park Chan Wook prend ses aises et décide pour la première fois d’user son énergie autrement que dans la démence, la violence graphique (même si on y coupe quelques doigts) ou les cabrioles visuelles. L’essentiel, c’est de voir que l’homme est toujours un grand metteur en scène, tour à tour romanesque et pervers, tordu et ludique. Peut-être – ce n’est qu’une supposition – affolé par les scènes saphiques de La vie d’Adèle, Wook décide aussi de jouer aux ciseaux, offrant des tableaux affolants renvoyant ni plus ni moins qu’au meilleur du roman porno japonais. Parce que derrière les coups bas et les horreurs, le réalisateur de Old Boy est toujours un sentimental, nous laissant avec les tintements de quelques boules de geisha dans la nuit…

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L’ornithologue, de Joao Pedro Rodrigues : En quête d’oiseaux, un homme se perd dans une forêt sans fin. Cela pourrait être un survival, mais Rodrigues préfère faire glisser son récit vers les cimes du surréalisme. Fable érotique où l’on croise un berger pasolinien, des amazones à la Jess Franco, où l’on pratique le bondage asiatique. Poème brûlant dédié à un corps (celui de Paul Hamy), à une nature imprévisible, superbe, morbide. Quête initiatique, parabole religieuse, délire méta, descente aux enfers ou rédemption. C’est étrange, c’est moite, c’est chaud. L’expérience la plus barrée de cette fin d’année.

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Ouija 2 : Les origines, de Mike Flanagan : Accueilli moelleusement par les fantasticophiles en raison de sa rigueur (on lui doit les blumeries les plus supportables), Mike Flanagan n’en reste pas moins inégal, ces films (Before I Wake, Occulus, Hush…) ayant tendance à se casser la figure pour un oui pour un non. Supérieure au naufrage qui le précédait, Ouija 2 est une prequelle vintage bien fignolée jusqu’au moment où elle glisse dans le possession flick démonstratif et improbable. Quelques éclats (perso bien dessinés et bien interprétés) mais c’est pas encore tout à fait ça.

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Miss Peregrine & les enfants particuliers, de Tim Burton : Dégringolant un peu plus dans les escaliers de la tiédeur mainstream, Burton signe là un conte un poil plus palpitant et audacieux que son Big Eyes. Malgré ses fautes de goûts (le combat au Luna Park), sa construction artificielle et ses emplois d’acteurs sidérants (Judi Dench et Rupert Everett dans les pires rôles de leur carrière!), Miss Peregrine est aussi un produit réellement bizarre, entre ses monstres lovecraftien cauchemardesques et ses infanticides avoués. La mise en abîme Burtonienne est toujours aussi curieuse, avec une boucle temporelle dans laquelle son auteur semble tout aussi coincé que ses personnages.

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Willy 1er, de Ludovic Boukherma & Zoran Boukherm : Comme un épisode de Strip-Tease soudainement devenu beau et planant, Willy 1er et son jumeau solitaire aurait pu être une bande sordide et méchante, tel un bon vieux Seidl de famille. Même s’il ne renie pas le pathétique de la situation, cette échappée dans la France profonde se balance entre tendresse et sidération, jusqu’à une sublime scène de révélation, à l’ombre des fantômes d’amour. Incroyable mais vrai.

apnee

Apnée, de Jean Christophe Meurisse : Il y a du Blier (période Valseuses évidemment), du Bunuel aussi (mépris de la logique, de la bienséance, vision d’un christ gore décroché de sa croix) dans cette fanfaronnade sans queue ni tête, où le trouple des Chiens de Navarre bat la campagne en foutant le boxon. Cela pourrait s’arrêter n’importe quand, ou continuer encore et encore. Dans un monde où les autruches mangent des chips au supermarché et où l’on fait du catch sur La compagnie créole, Apnée fait décidément du bien.

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Mal de Pierres, de Nicole Garcia : Catapultée à la dernière minutes sur la Croisette et royalement ignoré, Mal de Pierres n’a rien honteux certes, mais se bloque dans un mélo tranquille, déjà vu : le désir perdu puis retrouvé de la femme mariée et mal aimée. Oui bon. Marion, sublime, mais une Nicole Garcia qui penne à filmer le corps, l’envie. On jetterait l’éponge sans cette épilogue pour le coup vraiment original, où l’on passe d’un film à un autre. Sans ça, Mal de Pierres ne serait pas grand-chose. On en garde un joli souvenir troublé, entre deux eaux.

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Ma vie de Courgette, de Claude Barras : Sujet difficile (un gamin atterri dans un foyer après avoir tué accidentellement sa mère alcoolique!), traitement naïf, mignon : le cocktail pouvait paraître forcé, bêbête. A l’arrivée, c’est un petit miracle de justesse, parce qu’il ne prend pas les enfants pour des idiots, et encore moins les adultes.

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Sausage Party, de Conrad Vernon & Greg Tiernan : Entièrement pensé comme un ovni mal élevé et polémique, de son premier trailer qui avait abasourdi le net jusqu’aux hurlements intégristes, Sausage Party n’en est pas automatiquement un bon film. Véritable Toy Story pour adultes où la bouffe remplace les joujous, le résultat fourmille autant d’idées que de gags lourdingues, si conscient de sa nature trash qu’il en devient indigeste. Si la ligne jaune est dépassée plus d’une fois (sa scène finale déjà culte), on soupire plus qu’on ne rit. Quand le gras tue le gras.

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