Joys of Torture (1968-1973) Teruo Ishii : Sado-Miso

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S’il fallait un emblème de la décadence passée du cinéma d’exploitation japonais, Teruo Ishii en serait son drapeau flottant. Moins engagé et vagabond que Koji Wakamatsu, il sera durant les sixties une figure stakhanoviste du pays du soleil levant : d’abord avec la saga Abashiri Bangaichi, plutôt grand public, dont il signe les dix premiers épisodes, révélant au passage un certain Sonny Chiba. Puis il passera définitivement à la vitesse supérieure avec une saga marquée de la mention Joys of Torture. Nous sommes alors en 68, et le cinéma Japonais, bouillonnant, radicalise de plus en plus la représentation du sexe et de la violence sur grand écran. Il est même surprenant que le monde est attendu L’empire des Sens pour se rendre compte de l’audace nippone, devenu reine dans l’art des sous-genres : le Sukeban, le Women in Prison, la Nunsploitation, le Chambara, le Roman-Porno…au Japon la violence est sexy, la violence est graphique, savant mélange de réalisme et de trop c’est trop. Une violence de bande-dessinée en somme. Longtemps méconnu en Europe, Teruo Ishii a pourtant inventé à lui seul le torture porn, ramenant à sa sauce une longue lignée d’obsession purement japonaises telles les pratiques bdsm (humiliation, bondage…), la fascination pour Sade, la culture du viol ou les nouvelles d’Edogawa Rampo, chantre de l’Ero-Guro (= érotisme grotesque).

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Quelques temps avant la Naziploistation en Italie ou aux States, Ishii se servait également d’un prétexte historique pour y déverser une quantité non négligeables de déviances et de débordements en tout genre, véritable excuse en or pour ressusciter sur grand écran une barbarie archaïque. Débutant très gentiment en 68 avec Vierges pour le Shogun, Ishii monte d’un cran avec Femmes Criminelles et Orgies Sadiques de l’ère Edo  dont le prétexte est d’explorer les mœurs féminines et criminelles de l’ére Edo. Optant pour un format d’anthologie, les trois films grimpent crescendo dans l’horreur avec des visions effarantes pour l’époque (et même encore pour maintenant à vrai dire), avec une décontraction totale quant à la représentation du gore et du sexe ( = 95 % des viols). L’enfer des tortures, quant à lui, explore d’une seule traite l’univers des tatoueurs (déjà appréhendé dans un segment de Femmes Criminelles) dont le point culminant sera un défilé de corps fluorescents ! En France, seul Femmes Criminelles et L’enfer des tortures sortiront en vidéo, plus tardivement, chez Scherzo Video. Certains vidéophages s’en souviennent encore…

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Corps noués, sanglés, transpirant, haletant, triturés, malmenés : à force de complaisance, les scènes de tortures chez Ishii atteignent un paroxysme hypnotisant, captant avec une ferveur douteuse des scènes qu’on aurait pu lire chez Sade et Bataille. La différence avec un film d’exploitation pouilleux, c’est la classe et le soin apportés à la réalisation, marque de fabrique du cinéma bis nippon, traversé sans cesse de virages baroques. En 1969, La loi Yakuza marque une rupture dans la saga avec une anthologie cette fois masculine mais passant surtout de l’ère Edo aux Sixties. Bien que plus rigoureux que ces prédécesseurs, La loi Yakuza n’en reste pas moins – et curieusement – le plus sanglant. Car si les corps ne sont plus corsetés sous les cordes, on y arrache plus généreusement les membres dans des geysers de sang. Une générosité sans borne, étonnement oubliée dans les grandes dates du cinéma gore. Toujours en 69, Déviances et Passions creuse cette tendance à la délocalisation temporelle en explorant des faits divers véridiques, tous dévoilés par un médecin visiblement encore émue d’avoir autopsié sa femme suicidée. Ce qui nous vaut donc le pire prétexte de la saga mais aussi une scène d’autopsie ne cachant pas grand-chose : la complaisance mêlée au racolage ambiant se rapprochent sans sourciller de la vague des Mondos, ce cinéma réalité de la vomissure qui faisait alors tabac en Europe. Pas fatigué (ou forcé ?), Ishii enchaîne avec Un amour abusif, déviant et dévergondé (on peut difficilement parler de titre mensonger !), soit tout un long-métrage consacré au viol interminable d’une jeune fille qui n’en demandait pas tant. La manière dont Ishii s’éloigne de plus en plus du sujet de base démontre un épuisement certain. Mais qui à sa place, n’en aurait pas eu sa claque ? Très discuté quant à sa place dans dans la saga de Joys of Torture, Les huit vertus bafouées nous rappellent qu’Ishii avait déjà fait plus d’un crochet dans le chambara (Blind Woman Curse et Female Yakuza Tale). Mais sa ribambelle de guerrières nues ou son final orgiaque et psychédélique nous rappelle tout de même chez qui on se trouve. En 1976, un vrai/faux nouvel opus fait son apparition, Shogun Sadism (parfois titré The Joy of Torture 2), où on retrouve tout le cocktail des premiers films de la saga (de grosses tortures cradingues durant l’ère Edo), sans le talent plastique de Ishii.

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Les joies de la torture en dix scènes : 

* Ai no Corrida (in Orgies Sadiques de l’ére Edo) : Ouverture du dernier segment, cette corrida pas comme les autres a le mérite de quasiment faire oublier toutes les scènes folles entrevues précédemment en dépassant toutes les mesures de bienséance. Un seigneur sadique invite une tripotée de courtisanes dans son palais, sur lesquels il va lâcher flèches et taureaux ! Toutes habillées en rouge, elles ne tarderont pas à finir empourprées au bout des cornes des bovidés. Excepté une dame farouche, nue parmi les autres, comtesse du plaisir interdit, la flèche au bout de la langue. Une entrée en matière sidérante, à son tour surplombée d’un final incendiaire, avec une césarienne hyper gore pratiquée à coup de katana. Ishii, les limites, connaît pas…

* L’obsédé en plein jour  (in Déviances & Passions) : Parmi les faits divers illustrés dans Déviances & Passions, le plus marquant reste indéniablement la série noire de Yoshio Kodaira, violeur et assassin qui sema la terreur à la fin de la seconde guerre. Tourné exceptionnellement dans un noir et blanc crapoteux, ce segment définitivement à part du long-métrage (pas de femmes criminelles, pourtant fil rouge de l’oeuvre) étouffe sous le poids de ses images moites, entre pluie crasseuse et chaleur de plomb. Une expérience redoutable, évoquant le Oshima de L’obsédé en plein jour.

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* Les corps et le fouet  (in Orgies Sadiques de l’ère Edo) : Une nuit, trois nains hirsutes entrent dans une maison et violent une dormeuse. Plans complaisants, langues avides, victime sans force : tout l’attirail du viol nauséeux à la nippone est déployé. Puis soudain, un ange passe, l’étreinte se dessert : la victime s’empare d’un fouet et flagelle sans répit ses bourreaux, en réalité engagés pour un simulacre d’agression. Épuisante, hargneuse, d’un sadisme sans borne, la scène offre un détournement savoureux, où la femme mène enfin l’homme à la baguette. Il était temps non ?

* Nouveaux Sexes (in Un amour abusif, déviant et dévergondé)  : description volontairement grotesque et particulièrement éprouvante d’une relation abusive entre un dégénéré et une pauvre demoiselle, Shameless Abnormal Love devient surtout intéressant lorsqu’il s’éloigne enfin des scènes de viols à répétition pour se pencher sur les « déviances » de son violeur, grand amateur des bars gays de Tokyo. On le voit ainsi en plein séance bdsm avec un travesti, dans une scène proprement hallucinante pour l’époque. Ishii inspecte peu finement le milieu gay, avec danseurs sassy et lesbiennes sadiques couvertes de mousse, molestant notre déglingué de service dans une scène stromboscopique et osée. Une porte ouverte vers une décadence queer abordée d’ailleurs la même année dans le mythique Funeral Parade of Roses. Difficile de croire aux coïncidences…

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* La belle et la bête (in Déviances et Passions) : Si une scène pouvait résumer l’essence de l’ero-guro, ce serait sans aucun doute celle du segment consacrée à la dernière femme décapitée au Japon (ce qui nous vaut un petit moment ladysnowblesque du meilleur effet). Vivant avec un mari atteint de la lèpre, elle doit chasser régulièrement son homme de ses assauts répétés, devenu alors aussi monstrueux que libidineux. L’inconcevable, l’immondice, l’irregardable, se mariant au sublime, à l’immaculé. Ishii insistant évidemment à loisir sur la beauté virginale de son actrice, en contraste avec le maquillage immonde du pauvre hère, qui finira scalpé sauvagement par un amant assassin. On nage en plein Edogawa Rampo (que le réalisateur adaptera avec Horrors of Malformed Men).

* Queen Abe (in Déviances & Passions) : Au détour d’un segment de Déviances et Passions, Ishii décortique le fameux destin d’Abe Sada, icône d’amour morbide à l’époque pas encore illustrée par Oshima et Tanaka (dans La véritable histoire d’Abe Sada). Si cette petite leçon d’amor à mort (ils se sont aimés, elle le tue et part en emportant son phallus) n’inspire pas beaucoup l’auteur (il faut dire que ses successeurs sont sacrement écrasants), l’interview de la véritable Abe Sada (pour le ptit côté Mondo) a de quoi surprendre au milieu de ce brouhaha. Un document à la fois essentiel et troublant.

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* Dernier supplice (in L’enfer des tortures) : Au bout d’un récit très franchement bordélique, L’enfer des tortures se conclue tout de même sur une image mémorable : pendue par les pieds et attachée à deux arbres sous le point de s’élancer, une condamnée à mort connaîtra la déchirure suprême. Ou l’art d’être inventif, atroce et inspiré à la fois.

* La corde raide (in La loi Yakuza) : Dans le troisième segment consacré aux yakuzas des 60’s, un pauvre quidam subit une torture aérienne mais pas du genre légère : balancé au bout d’une corde, il est alors traîné par un hélicoptère au sol et sur l’eau, avant d’être remonté, puis encore relâché, crapahutant comme une poupée de chiffon avant qu’un témoin ne mette un terme à la scène en lui tirant dessus. Autant dire que ça marque.

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* Goldmember (in Orgies Sadiques de l’ère Edo): Une étonnante réparation pour tous ceux ayant voulu savoir ce qui arrivait en réalité à Shirley Eaton, la victime légendaire et dorée de Goldfinger. Châtiée par son seigneur, une concubine se retrouve alors peinte de la tête au pied d’or, ce qui aura pour effet de déclencher une lente agonie qu’Ishii esthétise lors d’une scène incroyable. Aussi beau que douloureux (on en vient à ressentir la sensation d’étouffement), soit la synthèse parfaite du travail d’Ishii.

* L’homme qui refusait de mourir (in Les huit vertus bafouées) : Drogué à l’opium après une orgie multicolore, le héros à la Leone de cet ultime volet se décide à affronter une dernière fois une armée entière, seul dans la neige. Les membres découpés volants au quatre vents, les effets psychédéliques à la Clouzot, le héros se mutilant pour se réveiller en vain de son état léthargique : voilà un final qui regorge de trouvailles folles, conclusion à la fois épique et outrancière d’une saga définitivement dévouée à la barbarie.

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