L’Étrange Festival – 22ème édition

letrange

Son éclectisme punk en a fait le festival le plus barré et le plus généreux de l’hexagone. Et chaque année, on retrouve bien à boire et à manger dans une coupe d’étrangeté débordante à souhait. S’il faut avouer que la température du cinéma de genre est une fois de plus assez tiède, on n’a pas pu s’empêcher d’y découvrir quelques objets bien allumés. Sorti des nouveautés, on salue les incroyables rétro consacrées à Andrzej Zulawski et Shohei Imamura, mais on s’inquiète un petit peu de la disparition (totale ?) des fameuses Pépites de l’étrange, confirmation d’un festival cette fois tourné vers le présent…

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* Antiporno, de Sono Sion : Avec son titre en forme de doigt d’honneur (Sono Sion y inaugure en fête la résurrection du roman porno cher à la Nikkatsu), Antiporno tient clairement plus du foutoir punk que du film érotique.Un casse-tête qui agite ses tétons et vous nargue par-dessus tout. Dans un appartement pop à vous faire couler la rétine, Kioko tournoie, encore et encore, la libido furieuse, des idées plein la tête. Une diva martyrisant une assistante fidèle qui n’en demandait pas tant, entre dog training et léchages de genoux. Et ah que voilà des lesbiennes ! Ça crie, ça hurle, ça se met à genoux. Venus sans fourrure, Sade en mode Kawaï. Puis soudain le disque se raye: des murs tombent, la poupée russe se déploie dans un fracas freudien et lyrique que rien n’arrête. Qui joue qui ? Qui fait quoi ? Où est on ? Sono Sion retrouve le goût de la mise en abyme (remember Strange Circus et Why don’t you play in hell) et du féminisme qui pique (Guilty of Romance). Forcement, on comprend pas tout, mais on rit, on s’interroge, on plonge, on exulte. En somme, on pense déjà à revenir dans ce labyrinthe de souvenirs, de frustrations, de rapports panpanculcul. L’énergie exaltée de Sono Sion vous perdra ou vous fera l’effet d’un orgasme éruptif (tristesse post-coitum comprise). Et c’est si bien.

 

pet* Pet, de Carlos Torrens : On en peut pas dire qu’on aurait misé un kopec sur le brave Carlos Torrens, dont on se souvient (ou pas d’ailleurs) d’un Emergo bien laborieux. C’est aux States qu’il retrouve (un peu) du poil de la bête avec un script déviant où un Norman Bates en puissance (la maman en moins) capture la fille de ses rêves pour la garder dans une cage. De là, Pet peut s’engager dans deux voies : le torture porn (et on en veut pas), ou le fantasme bdsm (craignos et déjà vu). Mais surprise, aucun des deux chemins n’est emprunté. Sauf qu’une fois la surprise passée, Pet a du mal à surprendre une nouvelle fois, bien qu’efficacement emballé. Sa chute cracra (évoquant Audition) ne fait cependant pas oublier des personnages franchement antipathiques. Malin, mais pas trop quoi.

neighbor* The Neighbor, de Marcus Dunstan : On aimait beaucoup le dyptique The Collector, et on avait un minimum confiance en Dunstan, viking rigolard très remarqué dans les couloirs de l’Etrange. Visiblement prêt à en découdre avec une autre saga (la fin est trèèèèèès ouverte), The Neighbor pêche pourtant par son classicisme total malgré un sujet très torture porn (un dealer tente de faire évader sa petite amie prisonnière d’un voisin timbré). Pas si violent, pas si macabre (ça s’arrête à un charnier de lapin), pas original du tout, le résultat s’apparente à un divertissement musclé mais à l’intérêt très restreint (pouvant se résumer à la présence de l’étonnante Alex Essoe, vue dans Stranger Eyes).

 

trash-fire* Trash Fire, de Richard Bates Jr : Bien qu’imparfait, on avait quand même bien aimé Excision et son ado crado noyée dans ses pulsions nécrophiles. On s’était dit que Richard Bates Jr aimait bien s’aventurer dans les zones grises, dans le sick sad world comme on l’aime. Et puis voilà Trash Fire. Et rien ne va plus.
Owen et Isabel forment un couple, osons le dire, de merde. Le genre à passer leur temps à se balancer les pires horreurs de la terre mais restent quand même ensemble parce qu’entre deux assiettes dans la gueule, il y a de l’amour (enfin du moins, c’est ce qu’ils disent). Un jour, Isabel tombe enceinte et Owen décide de devenir un gentil papa malgré ses tendances borderline. Mais à une condition: qu’il présente enfin sa famille, ou du moins ce qu’il en reste après un incendie ayant traumatisé Owen à vie. Avec le recul, on imagine bien un tel pitch tourné dans les 70’s par John Waters, avec Edith Massey dans le rôle de la grand-mère barjo. Or, Trash Fire préfère se balancer entre humour méchant à la noix et radicalité (soi disant) transgressive mais sans distanciation parodique. Sauf qu’il faut se faire une raison : ce n’est ni drôle, ni choquant, et c’est poussif de bout en bout. De la mise en scène (entre la photo cheap et les plans face caméra, c’est la fête) à l’écriture, Trash Fire ressemble encore plus à un premier film que Excision, pour ne pas dire à une provoc’ de fin d’études ciné. On s’accroche alors comme on peut à Annalyne McCord (qu’on rêverait de voir chez Verhoeven), que Bates s’amuse encore à défigurer en sœurette déglinguée; ou à Fionnula Flannagan, actrice honteusement sous employée qui a au moins l’audace d’être totalement à fond dans son rôle de granny bigote et psychopathe.
undertheshadow* Under the Shadow, de Babak Anvari : Avec un bagage confortable (Grand prix au NIFFF quand même), on partait confiant pour ce Under the Shadow au postulat très étonnant. Il répond même tout net à une question qu’on peut se poser assez régulièrement : un background politique/historique fort peut-il sauver un film de genre ? Et bien…non. Clairement non. Et c’est dommage, parce qu’on y croyait.
Nous sommes à la fin des 80’s (ouiiiiiii les cours d’aérobic de Jane Fonda, ouiiiiiii Yazoo : don’t gooooooooooo) : Shided est une mère de famille, hélas pour elle au foyer. Freinée par ses antécédents militants, elle ne peut exercer le métier dont elle rêve. Alors que son mari part en zone hostile pour sauver des vies, la jeune femme voit sa fille adopter un comportement de plus en plus étrange, alors que dehors les bombes pleuvent. Si ça vous rappelle quelque chose, et en même temps pas du tout, c’est normal : deux récit s’affrontent dans Under the Shadow. Le premier, audacieux, c’est celui d’un femme emprisonnée d’une société anxiogène. Le second, c’est un film de fantômes qui rêverait d’être le Dark Water iranien. On ne lui en veut pas, c’est ambitieux, mais ça n’excuse pas tout. De la fillette joufflue qui voitlamadameaufondducouloir à la fissure dans le mur, en passant par les hallucinations nocturnes et les fantômes drap-housses, tout Under the Shadow absorbe et régurgite les codes de la ghost story japonaise et espagnole, sans compter tout ce qui a pu sortir de l’usine à blumblum. Et à moins de ne pas avoir vu de film d’horreur depuis 20 ans, il est très difficile d’être effrayé par ce qu’on voit, recyclant même des jumpscare hyper agressifs (donc nazes). On pense aussi fort à un certain Mr Babadook, dans sa vision intéressante d’une parentalité chaotique (les recherches désespérées de la poupée laide vous rappelleront soit de mauvais souvenir en temps que parent, soit vous coupera toue envie de le devenir), mais aussi dans sa schizophrénie triste bon drame/mauvais film fantastique. Le film tente de pourtant de lier adroitement son aspect social et surnaturel (comme cette scène où l’héroïne terrifiée sort sans voile et se fait arrêter par les autorités), faisant des Djinns l’incarnation d’un mal planant dans l’air du temps. Tout ça c’est bien, c’est rigoureux, c’est intelligent, mais on aurait quand même voulu que ça copie moins sur le voisin.

tenemos* We are the flesh, de Emiliano Richard Minter : Quelque part, nulle part, un ermite dans une battisse désaffectée est rejoint par deux ados, un frère et une sœur, paumés on ne sait pas où, on ne sait pas quand. À la fois magicien, diable lubrique, figure paternelle et ange exterminateur, le bonhomme entend bien conduire les deux jeunes gens sur la route du vice et de la perdition. Ou alors est-ce le paradis? Ou plutôt est-ce l’enfer ? Dans ses moments les plus cochons, We are the flesh évoque parfois ce qu’aurait pu être une adaptation de La philosophie dans le boudoir par Alejandro Jodorowsky, leçon de vice onctueusement nappée de mysticisme, de surréalisme charnel et de furie transgressive. Hyper excitant mais hyper risqué aussi. Parce que premier film (parrainé quand même par Yann Gonzalez et Carlos Reygadas) , We are the flesh n’évite pas la maladresse des ses envies, ses urgences, son besoin d’être vu.  Pour cela, Emiliano Rocha Minter loupe plusieurs marches en optant pour une narration brusque, des personnages filiformes et un goût pour la provocation qui clignote, infatigable: inceste, nécrophilie, cannibalisme et même une échappée à la Society. On veut vous exploser les oreilles, on veut vous brûler les yeux. Y’a du gore, du sperme, des sexes en gros plans (stop this). Dans l’idée, les images marquent, certaines séquences impressionnent (une étreinte mélancolique ou une scène de masturbation très zulawskienne qui ravage tous les sens) mais le sentiment de gratuité prédomine. Pas assez de cohésion, pas assez d’incarnation. Mais on n’oublie pas We are the flesh, non: parce qu’il est beau (la grotte utérine canalisant toutes les débauches du monde), parce que l’acteur principal semble être un sacré taré et qu’il y a une rage qui donne sacrément envie de voir où va encore nous emmener le petit Rocha Minter.

 

poesia-sin-fin* Poesia sin fin, d’Alejandro Jodorowsky :  On avait été rassuré de voir à la vision de La danza de la realidad que le bonhomme avait gardé le feu sacré, transformant une autobiographie en gigantesque scène de théâtre magique où tout, mais alors tout, était possible. Deuxième volet de cette trilogie autobiographique, Poesia Sin Fin résume déjà tout le cinéma de Jodorowsky par son titre. Tout est gagné, on exulte et on ferme la boutique alors ? Ben, pas tout à fait…
Passé les 15 premières minutes qui donnent encore l’impression d’être dans le précédent film (ce qui n’est pas désagréable), le jeune Jeremias Herskovits laisse sa place à Adan Jodorowsky, déjà présent dans La Danza, mais ici incarnant, avec un mimétisme parfois vertigineux, son propre père. C’est l’âge d’homme, l’âge de la découverte et de la création : Alejandrito est devenue Alejandro, qui fuit le foyer pour devenir artiste envers et contre tous. Si on a souvent vu sur le cv de Jodorowsky qu’il fut marionnettiste, cartomancien, clown, poète ou mime, on saura quasiment tout ici. Sauf qu’étrangement, cette phase de création donne lieu à un film moins vibrant, moins percutant et moins démesuré que son précédent. Peut-être parce que Poesia sin fin est une sorte de pont, peut-être aussi parce que l’enfance et ses peurs étaient un sujet plus inspirant pour son auteur… On ne sait, on ne sait plus. Malgré l’amour des freaks et du mauvais goût, le geste paraît moins spontané, plus redondant, parfois maladroit (que dire de cette très gênante virée dans un bar gay où tous les clients sont montrés comme des pervers violeurs et monstrueux?). On se console avec les apparitions de Paloma Flores, mama castafiore ou muse fellinienne (ou à la John Waters?), et la conclusion bouleversante, où Jodorowsky se sert du cinéma pour accomplir un magnifique tour de psycho-magie, réparant l’irréparable.

grave4* Grave, de Julie Ducournau : D’emblée, il est impératif de dissiper le bad buzz qui est tombé sur le coin de la figure de Grave: le film de Julia Ducournau, bien que parfois graphique, n’a rien d’un Cannibal Holocaust prompt à évanouir des spectateurs. À part ceux n’ayant jamais rien vu de leur vie. Bon bien sûr, on s’en doutait. Justine est une ado frêle et sérieuse, étouffée par des parents bobovégétariens qui donnent vite fait l’envie de s’émanciper: ça tombe bien, la jeune fille commence ses études vétérinaires, rejoignant une frangine plus délurée. Pas de répit pour les bizuts: c’est le début de l’année, et les petits nouveaux sont accueillis à grands coups d’humiliations et de fêtes décadentes. Mais après avoir été forcée à ingérer de la viande crue, Justine subit une réaction allergique violente. Puis arrive des envies de viande violentes, et pas forcément animales…
De ses intentions à l’atmosphère (bonne idée de tourner dans un campus, où la chair est forcement reine), Grave ressemble à la fusion avouée de Trouble Everyday et La crème de la crème. On peut dire que ça sort du lot commun…. Mais on repense à ces très nombreux films indé ayant essayés de marier sexe adolescent et horreur trash, tendance Dead Girl, Teeth, Excision…qui s’étaient alors plus ou moins plantés pour les mêmes raisons. Prétentieux, boiteux, inaboutis…
Grave peut au moins se targuer d’une forte personnalité et d’un casting étonnant (Garance Marrilier, petite puce devenue fleur carnivore, Ella Rumpf et son perso de sœurette rivale/alliée évoquant celui de Fairuza Balk dans The Craft, Rabah Nait Oufella en fantasme citebeur), mais ne vole pas haut quand il se décide enfin à affronter sa partie horrifique (qui débute dans une séquence, il faut l’avouer, assez barjo). L’éveil sexuel (illustrer dans une scène bien embarrassante), le sang, les hormones en fusion, la chair, l’envie, le cannibalisme… Tout ça, on l’a vu chez Tata Denis, et Ducournau ne va guère plus loin, fuyant par une note finale très E.C Comics. Au vue de la pauvreté abyssale du cinéma de genre français, Grave reste quand même un représentant diablement sympathique.

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