L’homme qui venait d’ailleurs (1976) Nicolas Roeg : Loving the Alien

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Dans les années 50, on comprit avec Elvis à quel point le Septième Art pouvait jouer un rôle clef dans la carrière d’un chanteur : il pouvait servir d’objet promotionnel, mais surtout prolongeait et creusait l’aura du personnage. Rentabilité, surenchère, exploitation. Tout est là, au service du fan, comme de l’artiste. David Bowie, qui s’était bâti un personnage puissant, glamour et ambigu, n’y échappera pas. Alors que Roger Daltrey flirte avec Ken Russell pour Tommy, Roeg invite Bowie à devenir son homme venue d’ailleurs : un exercice déjà expérimenté sur Mick Jagger dans Performance, où il parachevait l’image décadente du chanteur dans une oeuvre mutante et décalée.
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Roeg détenait une liberté bien de son temps, ce qui explique sans doute pourquoi son cinéma a pris autant du plomb dans l’aile, mais reste désespérément fascinant. Ses films empruntent la forme d’un puzzle éparpillé puis recollé sauvagement, faisant de leur irrégularité un style à double tranchant. Roeg est un homme du montage et de ruptures, un esthète un peu brusque, s’exprimant dans des parallèles incessant et les bandes-son hétéroclites. Tout cela était sans doute idéal pour l’alien Bowie, dont le personnage reste cependant bien moins extravagant que son Ziggy Stardust.
Parachuté sur notre terre, un extra-terrestre dissimulé sous le nom de Thomas Jerome Newton, y fait fortune dans l’espoir de pouvoir repartir sur sa planète d’origine et ramener de l’eau à sa famille. Noble quête, évidemment menacée par la trop grande curiosité des humains : soit une odyssée menée par un Ulysse paumé et androgyne, qui ne reverra jamais sa Pénélope…
Une intrigue offerte toute entière à Bowie, même si Roeg ne délaisse pas les ramifications de son intrigue, quitte à ennuyer souvent. Dès qu’il pose sa caméra sur l’acteur/chanteur, c’est tout autre chose : de ses cheveux roux éclatants à ses yeux vairons : le réalisateur n’en perd pas une miette.
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Paradoxe ultime; Bowie ne verra cependant pas son talent musical mis en avant : les bribes de la b.o confectionnée par ses soins sont rejetées, alors que le personnage peine à élever la voix dans la seule séquence où il est censé chanter ! Clin d’oeil définitif : l’idée de ce single mystérieux qui sert de S.O.S au personnage de Thomas, mais que le spectateur se contentera d’imaginer…
Une star « alienisée » au centre d’une oeuvre singulière et hors-normes : le rapprochement avec le récent Under the Skin est assez inévitable. Les deux films ne partagent certes pas le même ton, mais s’unissent sur un point : ce qui intéresse Roeg, autant que Glazer, c’est cette relation alien/humain, et toute la connotation sexuelle qui va avec. Ce rapport complexe à un nouveau rite, à l’autre, au corps et fatalement, à la chair.
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Véritable leitmotiv dans l’oeuvre de Roeg, les scènes de sexe sont toujours l’occasion pour l’auteur de déraper en douceur, réhabilitant une sexualité crue mais accessible, très 70’s certes, mais toujours stimulante. C’est sans doute ce qui passionne le plus dans le film, et plus particulièrement tout ce qui concerne les personnages de Thomas et de Mary-Lou (incarnée par une Candy Clark étonnante, femme-enfant sortie d’un film des années 50), une jeune femme alcoolique qui deviendra sa nouvelle compagne.
Il faut voir la tendresse avec laquelle ils découvrent leur corps, se rejettent (Bowie s’offre à sa compagne sous sa forme d’alien dans une séquence outrageusement belle et dérangeante où le héros se remémore ses accouplements extra-terrestres, véritables ballets spermatiques), se disputent (altercation conjugale sur fond de Roy Orbison) ou s’en amusent (un gunfight pour rire donne lieu à une scène hallucinante) pour mesurer à quel point Roeg était avant tout obnubiler par « ça ». Cette sensualité bizarre, et cette tristesse, la même qui parcourt le destin des héros dépassés de Roeg, font encore de L’homme qui venait d’ailleurs un OVNI au sens propre, comme au figuré.

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