Juste la fin du monde (2016) Xavier Dolan : Méchante Ambiance

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Semant admiration et rejet, raflant des prix à n’en savoir que faire et formant son petit univers à la vitesse d’une course, Xavier Dolan s’est imposé en très peu de temps avec une energie inébranlable qui lui a permis de remodeler mélo et comédie de mœurs comme un torrent, une tempête, où le chagrin et les disputes deviennent clips géants, s’expriment par la démesure et les moments suspendus. Dolan parle et fait parler, et ne semble pas prêt de stopper son ascension. Mais après la folie cannoise de Mommy, comment aller plus loin ? Le jeune prodigue le sait : il faut voyager.

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Avant son cap pour les États-Unis, preuve d’une réputation et d’une gourmandise extraordinaires, Juste la fin du monde résonne comme un « petit grand » film. En adaptant la pièce intouchable et complexe de Lagarce, Dolan se mouille déjà, même en optant pour une approche minimaliste  : un huis-clos où tout ne sera que paroles, échanges de regards, frôlements, engueulades. Sa spécialité. Et puis, tout change : son casting 100 % stars transforme le petit film en défi un peu « attention whore » sur les bords.
En choisissant Cassel, Seydoux, Ulliel et Cotillard, Dolan sait pertinemment qu’il engage les stars françaises les plus exportées, les plus connues, les plus enviées et accessoirement les plus controversées, les plus jalousées et les plus méprisées. On adore détester, on déteste adorer. Le mouvement de hate ne s’est alors pas fait attendre : affiche déglinguée (à tort), réception très partagée au festival de Cannes (plutôt hué mais bien primé), sans compter la fameuse affaire de « l’école de la vie ».

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Transposer du théâtre, Dolan s’y est déjà essayé  avec Tom à la ferme, qui évitait toute forme de théâtre filmé avec un changement de ton radical, des espaces dévorants, une mise en scène souple. Juste la fin du monde sera son opposé : passé les premières minutes, nous sommes en terrain anxiogène, compressant tout langage filmique à chaque mimique, à chaque geste. Des premières minutes maladroites, qui tanguent, et qui confirment très vite un naufrage certain. Double évident de Lagarce, le souffreteux Louis revient dans sa famille pour annoncer sa mort prochaine et mystérieuse : il n’a revu personne depuis 12 ans et forcément, la maison familiale patiente comme un volcan au bord de l’éruption…

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Si Dolan a bien du mal à se dépêtrer de son matériel théâtral, comme par exemple un certain Carnage (vous savez, ce Polanski qui se déroulait entre un fauteuil et une porte ?), il remet surtout en cause l’adaptation de la matière littéraire même de Lagarce, d’ailleurs déjà porté à l’écran dans un dtv de Ducastel et Martineau. Le style Lagarce, chargé, retourné, torturé, empressé, ne passe pas la frontière entre la page et l’écran, en tout cas chez Dolan. Tout sonne faux dès les premiers instants, le tout à peine maintenu par un casting en plein auto-recyclage : Ulliel fragile, toujours emprisonné chez Saint-Laurent, Cassell caractériel et ordurier, Seydoux boudeuse. Nathalie Baye remet le costume de la mère Dolaniene, chargée, rigolote, kitsch, compréhensive, mais déjà aperçue. Surnage Cottillard, étonnante en belle-sœur qui ne sait rien mais comprends tout, mais peu aidée par un texte lui faisant l’effet d’un boulet à la cheville.

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Avec son texte trituré qui ne s’accorde pas avec ses acteurs (l’inverse fonctionne aussi), Juste la fin du monde semble battit sur des sables mouvants, et trouve peu d’occasions de revenir à la surface. Dolan impose comme toujours une b.o éclectique, se risque à marier le sophistiqué et le populaire, et pour la première fois, se loupe un peu  : le tube roumain Dragostea din Tei en fera les frais. La b.o de Yared, envahissante, mélo, gravissime, amplifie une mise en scène déjà éléphantesque où tout le monde s’aboie dessus pour un oui ou pour un non. Les auto-citations, plus ou moins voulues (le parcours en voiture ou la scène de la cuisine évoquant des passages de Mommy), finissent d’achever le bestiau, à bout de souffle.

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« Je sais bien que ton petit ego
Est au point zéro
T’avais besoin de faire le beau
Le zorro…
Je sais bien que notre duo
A quelques défauts
Horizontaux et verticaux
Je le sais trop »

Pourtant, le temps d’un instant, Dolan laisse tout  ou presque : Lagarce, ses acteurs, Yared…Le personnage de Louis se plonge dans une vieille chambre, encombrée de bibelots d’une autre vie. La vision furtive d’une petite voisine suffit à donner vie à un décor jusque là sans vie, puis c’est un matelas qui le propulse dans des souvenirs de plaisirs. Les couleurs explosent comme dans un Gregg Araki, des adolescents androgynes s’ébattent et s’aiment, une reprise acidulée de Françoise Hardy électrise tout ce qui passe. Un instant un peu pop, un peu hors-sujet, qui suffit à ramener quelque chose. Une émotion.

On veut digérer la chose, on digérera sans doute. C’est fascinant parce que raté, trop consciencieux et borné pour faire croire à une quelconque spontanéité. On aurait rêvé de voir ça avec des acteurs moins bankable, juste comme ça. Mais en attendant, un mauvais film d’un grand réalisateur, ce n’est peut-être pas la fin du monde…

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