Belladonna (1973) Eiichi Yamamoto : Femina Ridens

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Grand manitou du manga (Astro Boy et Le roi Léo, c’est lui) Osamu Tezuka ouvre un nouveau champ de possibilités à la fin des années 60 : avec sa société Mushi Production, il souhaite enfin aborder le dessin animé pour adultes, inexistant alors. Dans cette époque de révolte, tant sociétale que cinématographique, naîtront des auteurs comme René Laloux ou Ralph Bakshi, qui changeront à jamais l’image du cinéma d’animation : des œuvres exigeantes, grinçantes, bizarres, expérimentales. Dehors les gosses, y’a plus rien à voir !

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Pourtant on a totalement oublié la trilogie Animerama, composée alors de Cleopatra, des Mille et une nuits et de Belladonna. Sans aucun doute le plus audacieux et le plus extrême des trois, celui-ci est pourtant bien moins inédit et invisible qu’on ne le prétend : le film connu une sortie en France en 1975 avant, en effet, de disparaître dans les limbes jusqu’à que quelques cinéphiles incorruptibles mettent la main sur le dvd japonais. Restauré et ressuscité sur nos écrans, la plus belle et la plus triste des fleurs retrouvent enfin ses couleurs. Seul point d’interrogation : les deux autres opus d’Animerama, censurés en leur temps et encore plus rares et méconnus, vont-ils avoir les mêmes honneurs ?

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Jeanne, paysanne belle et amoureuse, vit le bonheur puis l’enfer : molestée et violée par le seigneur du village, rejetée puis humiliée, et enfin exilée, elle ne connaîtra le goût de vivre et de survivre que grâce à l’intervention du Malin même. Au milieu de traits incertains et squelettiques, ce petit être lui redonne le sourire avant de l’a posséder, représenté ni plus ni moins que sous les traits d’un phallus gigantesque.

On avait connu Jeanne la pucelle, voilà Jeanne la maléfique, ou presque : l’envoûtante créature ne fait pas le mal, mais au contraire, fait galoper le désir, répare les corps et sème un chaos de plaisir. La sorcière, la femme détentrice de la beauté, du savoir, l’exclue, la détestée, la fascinée, celle qui fait baisser les yeux. Déconcertant et libre, Eichi Yamamoto s’éloigne volontairement du style Ozuka et fait exploser toutes les barrières (du bon goût, du sublime, de la bienséance, de la folie) dans une gigantesque fresque qui ne cesse de se figer, puis de se mouvoir, de s’emporter et de se brûler.

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Nombreux sont les plans fixes, se mêlant à des virages esthétiques brutaux (l’hallucinante scène de trip hyper 70’s), des embardées aux frontières de la pornographie (Jeanne, déesse littéralement déchirée dans un viol éprouvant puis chevauchant plus loin un braquemart géant), des esquisses à peine accomplies se frottant à des giclées de peintures.

Orgie visuelle, tant dans le fond que sur la forme, invitant Klimt, Mucha, Schiele ou Bosch, jusqu’à en perdre haleine. Orgie sonore aussi, où se joue mélancolie sexuelle et sons psychés. Une révolte permanente nous rappelant que nous étions bel et bien au temps des cases de Barbarella et de Druillet, se concluant sur un beau geste féministe : car Jeanne/Belladonna, femme parmi les femmes, c’est celle qui a voulu se relever, répondre, s’opposer. C’est celle dont le pouvoir a fait frémir les hommes, même le temps d’un instant, suffisant pour entraîner à la fois sa perte et le réveil des opprimées.

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