Elle (2015) Paul Verhoeven : Une affaire de femme

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Paul Verhoeven en France. A l’époque de Starship Troopers, qu’est ce qu’on aurait ri en lisant ça. Et puis nous voilà face au fait accompli : avec sa production tirée sur un an (les affiches étaient déjà là au festival de Cannes 2015), son casting de petits soldats hexagonaux et son trailer too much, on se posait des questions. Et si Elle allait être le Passion de Verhoeven ? Si si, vous savez ce best-of risible depalmesque tourné en Allemagne dans des bureaux avec le même producteur. Oui, on avait un peu peur. Et puis il faut rappeler une chose essentielle, simple : Verhoeven n’a jamais réalisé de mauvais films. Des mineurs peut-être (Hollow Man, aujourd’hui renié), mais toujours avec de bonnes choses à prendre. Miracle : alors que tout le désignait comme le vilain petit canard de la croisette, le film en devint le chouchou. Il ne repartira qu’avec de l’admiration, et c’est déjà pas mal.

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Publié il y a quelques années, Oh de Philippe Djian était un sympathique livre sulfureux tout juste taillé pour Verhoeven. Parce que tranchant, incorrect, ambiguë, un peu fou. Au final, rien n’a été touché ou presque. L’évidence.

À l’approche de la soixantaine (du moins si on se base sur l’âge véritable de son actrice), Michelle mène une vie de bourgeoise sur un fil. Un jour, un homme force sa fenêtre, la viole et repart. Après un long générique de ténèbres voluptueuses (avec le très bon score « basicinstinctesque » de Anne Dudley), voilà ce que le spectateur découvre par le biais d’un regard félin. L’agresseur essuie le sperme de ses vêtements (le genre de détail hallucinant qu’on ne peut voir que chez Paulo) puis s’en va. Michelle, elle, reprend sa vie habituelle. Elle ne dira rien à la police, rien à son fils, et n’avertira ses amis que bien plus tard. Michelle ne s’en fout pas, elle a peur bien sûr, mais rien de se déroulera comme prévu. Comme d’habitude chez Verhoeven non ?

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Ce qui est prévisible, ce qui est délimité, ce qui va dans l’ordre des choses, ce qui est sympa, ce n’est et ça ne sera jamais Verhoeven. Malgré la photo tristouille (du style « mais qui a éteint les lumières ? ») de Stephane Fontaine, la verve du Hollandais violent est là, dans la férocité, dans la violence (évidemment un peu gore), dans le corps féminin. Le corps d’Isabelle, victime mais pas seulement. On veut nous vendre le film comme un thriller sexuel (ce qu’il est d’une part), mais ce qu’on a, c’est surtout une comédie noire chabrolienne, qui lacère la petite bourgeoisie et la famille (la scène du repas, hilarante de malaise piquant). Il y a de quoi faire entre la cougar botoxée, les gentils voisins cathos tendance soirée Scrabble, le fils un peu demeuré, l’amant pressé…du film choral mais pas vraiment, du rape & revenge mais pas totalement non plus. Frappé par le sceau du whodunit pendant un temps, la deuxième heure du film bascule encore vers tout autre chose.

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Parce qu’elles sont plus complexes, plus excitantes et capables des mêmes bassesses que leurs homologues masculins, les femmes de Verhoeven ont toujours été des cas admirables. Avec Isabelle Huppert, l’actrice la plus toquée de notre cinéma, rien n’allait changer. Dans le dernier numéro de Première, elle est reconnue comme la Jennifer Jason Leigh française (ou l’inverse qu’importe) et il faut en effet reconnaître que ces actrices miroirs se rejoignent enfin chez Verhoeven : la Agnes de La chair & le sang découvrait que son corps pouvait être une arme lors d’une mémorable scène de viol, et Michelle, par la force des choses, retourne elle aussi petit à petit la situation à son avantage (allant jusqu’à nous refaire le coup du pied sous la table). Isabelle, elle est là, vivante, savoureuse, le rire permis (même au mauvais moment), déclamant les pires horreurs en tout décontraction, sans reculer. Comme toujours.

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Rien dans Elle ne suit la logique du traditionnel rape & revenge, où l’agression doit trouver automatiquement son expiation dans la violence. Le personnage de Michelle voit sa vie à la fois valdinguer et se reconstruire, faisant parfois du film une version hardcore de L’avenir, un autre Isabelle Huppert Show qui racontait la destruction/évolution de la vie d’une sexta bobo : même le personnage de Edith Scob est remplacé par celui de Judith Magre, c’est dire.

Ce que Verhoeven aime, c’est ne pas avoir peur de franchir la ligne rouge, d’explorer les possibilités aussi tordues qu’elles soient, d’entrevoir ce qu’on ose pas, surtout pas aux Etats-Unis (la scène de voyeurisme/masturbation ou le mega orgasme), c’est le second degré énaurme (la scène des volets à la Barbara Cartland ou le dialogue de la chaudière digne d’un mauvais porno), c’est l’insolence et le trouble à la fois. Et c’est bon.

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