Bram Stoker’s Dracula (1992) Francis Ford Coppola : Liens d’amour et de sang

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Une certaine génération s’en souvient encore, mais le début des années 90 fut une phase très particulière pour le blockbuster hollywoodien, bien décidé à s’étaler en couche crémeuse par tous les supports possibles : le marketing avait carte blanche et la révolution des effets numériques ouvrait de nouvelles portes. À quelques pas des années 2000, on brûlait d’être dans le futur. Ce qui expliquerait une tendance à viser des productions ambitieuses, un peu bizarres (avec le recul du moins), dont la promo suffisait parfois à s’imbriquer dans l’inconscient collectif : Jurassic Park, Alien 3, La famille Addams, Terminator 2, Predator 2, Batman le défi…soit déjà beaucoup de suites ou d’adaptations (et non, tout n’était pas plus original avant !). Au milieu, un mastodonte un peu biscornu se faufilait dans la queue : un certain Dracula. Bel intrus.

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À une heure où le vampire était tout sauf tendance, bouffé par les parodies et les modernisations branchouilles eighties, le réalisateur du Parrain avait eu l’idée un peu folle d’adapter le livre de Bram Stoker, en tout cas avec plus de fidélité que les très nombreux prétendants qui s’étaient succédé alors. Une idée qui échauffera la Columbia pour les années à venir avec un Mary Shelley’s Frankenstein et un nouveau loup-garou (Wolf en l’occurrence) : paradoxe que de ressusciter des monstres à l’ancienne à une époque où le fantastique séduisait alors si peu…

Déjà un drôle de cas en 1992, Bram Stoker’s Dracula paraît carrément surréaliste aujourd’hui : un film d’horreur à gros budget avec des stars et éventuellement bête à Oscars ? Si on ne compterait pas le tout récent Crimson Peak ou Sleepy Hollow, les exemples ne sont pas légions. Sauf qu’il fallait se rappeler aussi du marketing incontrôlable, traitant le film comme n’importe quel blockbuster de l’époque avec montres, tee-shirts, pin’s, bande-dessinée, flipper, jeux vidéos…très surprenant.

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Il faut dire aussi que ce merchandising pas très bien dosé avait trouvé la formule : le teaser hallucinant avec ses gouttes de sang formant le titre du film, les photogrammes alléchants ou le visuel mémorable de l’affiche (une création ne figurant pas dans le film d’ailleurs) ; tout était fait en sorte pour promettre au public un spectacle gothique de haute volée, fait de chair et de sang. Les promesses étaient tenues, mais il faut dire que Coppola avait non seulement la place pour lui (pas de concurrent) mais aussi l’ambition et la poigne.

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Laissant son scénariste James V.Hart débaucher une trame romantique inédite (vaguement amorcée dans le Dracula de Badham qui mettait en scène un comte plus séducteur que monstrueux), Coppola ravivait ses souvenirs d’enfants durant sa découverte nocturne du livre de Stoker, gardant cette proportion toute juvénile à voir plus loin que l’oeuvre elle-même ou à poser des images issues naturellement d’une imagination débordante, si ce n’est fiévreuse. Ce qui l’amènera à lier le mythe du suceur de sang à celui de Vlad Tepes, avec une introduction resituant l’origine du vampire dans un contexte historique (plus ou moins) véritable : rouge sang pétant de partout, les premières images crient leur admiration pour l’opéra, la tragédie bigger than life, ou des films comme Excalibur ou Kwaidan. En bref, Coppola veut nous en donner pour notre argent (et il a raison).

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Une générosité (dans le lyrisme, dans le sang, le romantisme, les décors, la musique : tout on vous dit) qui confine pour beaucoup à la boursouflure : le monsieur aux dents longues, tu l’aimes ou tu le quittes en somme. Disproportionné, flamboyant et agité, Bram Stoker’s Dracula ressemble aussi bien à l’exutoire qu’au compromis d’un enfant terrible : on savait le bonhomme fasciné par la plastique débordante (Coup de Coeur, Rusty James et on en passe), et après plusieurs années de films assez académiques, Coppola décida tout de même de contenter les studios, sans doute terrifiés à le voir partir en Transylvanie faire son Apocalypse Now de l’horreur. Résultat, Coppola calme le jeu et tourne tout son film en studio, visiblement sans trop de contraintes.

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Vis à vis d’une époque en plein bouleversement technologique, Bram Stoker’s Dracula ressemble à un fuck aussi rêveur que passéiste en refusant des effets dits modernes, à l’heure où les créatures fondues de James Cameron faisaient éjaculer tout le monde. Bram Stoker’s Dracula ne s’accorde aucun répit sur les effets spéciaux, à condition qu’ils soient tournés en direct sur le plateau par des moyens existant déjà lors de l’invention du cinématographe ! Traité comme un fou, Coppola ira engager ses fils pour réalisés ces fx à l’ancienne (surimpressions, ombres chinoises, matte-paintings, maquettes…) volontairement voyants mais d’une poésie sidérante. Pas de hasard à ce que Dracula découvre au détour d’une scène cruciale le cinéma, qui le lui rendra bien : l’illusion est là, partout.

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Si le cinéma d’horreur espagnol l’avait bien compris dans les années 70, Coppola apprend aussi à dépoussiérer un grand mythe par la chair, où ce qui était suggéré auparavant ne le sera définitivement plus. L’acte, déjà charnel, de la morsure, s’accompagne de séduction, si ce n’est de viol, comme un retour étrange et excitant à l’animalité digne de grands tableaux décadents : Lucy violée par un loup-garou par une nuit d’orage, le brave Jonathan dépucelé et vidé par les concubines de Dracula (où se cache d’ailleurs une Monica Bellucci débutante), et Mina dégustant le fluide de son amour aux dents longues. Des corps à corps et des échanges de fluides qui se superposent à la génération SIDA de manière évidente, tant le mal est ici lié explicitement à la sexualité (peut-être un peu trop ?).

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Surchargé (les décors hallucinants de Thomas Sanders qui travaillera – o surprise – sur Crimson Peak, ou les costumes insensés de la regrettée Eiko Ishioka qui vont piocher du côté des toiles de Klimt), sanguinolent, épuisant de trouvailles (Lucy métamorphosée en fantôme lunaire, l’arrivée du Demether filmé comme un enfer nocturne, l’adieu sous la fresque des amants…) de bruit et de couleurs, Bram Stoker’s Dracula ressuscite définitivement le comte par le biais d’un Gary Oldman totalement polymorphe, à la fois Lucifer déchu, vengeur romantique, momie de luxe, goule mélancolique ou gentleman suave. Coppola délaisse alors le héros idéal, l’insipide Jonathan (incarnée peut être volontairement par cette courge de Keanu Reeves) ou son foldingue Van Helsing (ce qui changeait pas mal de ses incarnations plus polis) : Dracula sera son anti-héros et non son monstre, quitte à perdre un peu son public (mais ça on s’en fout). Alors que les vampires de True Blood ou de Twilight ne faisaient pas encore bander l’univers, le geste était déjà suffisamment beau. Libre et bouillonnant, Bram Stoker’s Dracula n’était définitivement pas de son époque. Et peut-être même d’aucune…

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