L’Express de Minuit #28 – Février/Mars 2015

moonwalkers

* Moonwalkers, de Antoine Bardou-Jacquet : Comme Alexandre Courtes, Bardou-Jacquet est un clippeur made in France qui a préféré tenter sa chance ailleurs que dans l’hexagone…et on lui donnera pas tout à fait tort. Pour un premier film, Moonwalkers est un régal de déconnade, plongeant un manager endetté dans les pattes d’un bras droit de l’état americain (tendance névrosé, musclé et hyper violent) bien décidé à achever sa mission : trouver Kubrick pour filmer un faux alunissage sur la lune « au cas où » ! Ce qui nous vaut une reconstitution décadente et jouissive du swinging London, le tout entrecoupé de visions surréalistes (comme l’incroyable intro façon Yellow Submarine) et même gores (le film voisine pas mal du côté de Ritchie ou de Matthew Vaugh). Très bon, très con, très violent, très drôle.

anomalisa

* Anomalisa, de Charlie Kaufman : Toujours déprimé, toujours zarbi et toujours désenchanté le Charlie. Mais on aime bien, surtout lorqu’il se sert de la stop motion (comme Wes Anderson) pour coucher ses lubies sous prozac. Sorte de Lost in Translation sans la pointe d’espoir, Anomalisa n’est pas la fable mindfuck attendue, mais séduit par l’audace avec laquelle il retranscrit une vraie belle histoire pour adultes avec des marionnettes toutes sauf enfantines (l’incroyable scène d’amour). Et entendre Jennifer Jason Leigh chanter Girls just wanna have fun, ça n’a pas de prix…

steve-jobs

* Steve Jobs : Rare (hélas) sont les films tentant de combattre la linéarité et le marasme des biopics faisandés : Steve Jobs est comme ça. Jetant aux orties une première monture déjà oubliée (le Jobs de 2013), la rencontre Danny Boyle/Harold Sorkin transforme le parcours d’un grand manitou à priori banal en pièce de théâtre segmentant les grandes avancées technologiques que autant d’actes decisifs. Boyle met en sourdine ses excès (tout en préservant un sens visuel stimulant) mais anime avec une énergie et une maîtrise innée l’énigme Apple & Jobs. Génie odieux, Fassbinder brille et fait briller tous ceux qui l’approchent (Winslet, Rogen, Daniels) de sa lumière blafarde et intimidante.

elclan

* El Clan, de Pablo Trapero : Encore une affaire pas claire pour Trapero : voilà qu’il porte à l’écran l’affaire Puccio, une histoire sordide qui avait choqué l’Argentine en son temps. Rejeton de la dictature qui n’a toujours pas digéré l’arrivée de la démocratie au début des années 80, un père de famille et ancien homme de main de l’état, trafique des rançons louches et généralement sanglantes avec la complicité de sa famille, tantôt passive, tantôt active. À vouloir éviter le pathos (pas une mauvaise chose en soit) ou la complaisance, Trabero préfère une certaine distanciation, parfois même à la limite de l’ironie dans certaines scènes, louchant alors comme il peut vers Scorsese. Entre les plan-séquences façon épate et la rasade de tubes rétro, il ne manquait plus que la voix off. Le plus triste, c’est la manière dont il a de sous-exploiter totalement la famille de son bourreau/anti-héros, ce fameux « clan » dont il ne retient que deux personnages avant tout : le fils sous-fifre et le patriarche tortionnaire. Et c’est justement Guillermo Francella, comédien d’habitude plus débonnaire, qui bouffe tout en ogre placide aux yeux javellisés.

desnouvelles

* Des nouvelles de la planète Mars, de Dominik Moll : Quelque part entre Brazil (l’homme bouffé par la société) et Disjoncté (le foufou intrusif), Dominik Moll se fait une place dans la comédie et le fait plutôt bien, jonglant avec ses degrés de bizarreries et des comédiens très en forme. Seul hic, plus le film avance et plus son ode à l’anti-conformisme finit par devenir aussi conformiste que ses concurrents. On a beau aimé le scope, la belle photo et les coups de folie de Macaigne, le résultat est malheureusement plus sage qu’il ne le prétend.

zootopie

* Zootopie, de Byron Howard et Rich Moore : Disney remonte toujours la pente et ça fait du bien. Pas gagné pourtant, avec ce buddy movie animalier qui semblait respirer le déjà vu à plein nez, mais finit par surprendre par sa folle inventivité et un sous-texte qui passera volontiers au dessus des têtes blondes (racisme, sexisme…). L’univers appelle fatalement à des suites qui, on l’espère, n’attendront pas une dizaine d’années pour débarquer…

Brie Larson and Jacob Tremblay star in "Room." (Ruth Hurl/Element Pictures)

* Room, de Larry Abrahamson : Très inspiré par les affaires Kampusch et Fritzl, Room offre tout ce qu’il y a à attendre d’un film à Oscars, en bien ou pas : deux performances incroyables (Brie Larson, qui n’aura pas volé son Oscar, et le petit Jacob Trembley), un sujet dur mais très largement edulcoré (assez pour une diffusion en plein après-midi), une réalisation solide… Pourtant il faut avouer que le sujet est assez inhabituel (une femme séquestrée depuis sept ans a choisi de faire croire à son fils que le monde se résume à leur geôle) et réserve quelques montées d’adrénaline incroyables (la scène d’évasion). La deuxième partie, bien que posant une question essentielle (comment gère t-on sa liberté après un tel emprisonnement?) n’a pas la force de la première.

10coversized-1-shtimax

* 10 Cloverfield Lane, de Dan Tratchenberg : Vendu dans le mystère le plus complet (et par les temps qui court, c’est tant mieux), 10 Cloverfield Lane se base sur le même univers et la même malice que Cloverfield en son temps, le found footage en moins (ouf). Carré, serré, confiné, le huis clos bizarroïde embrasse les genres (drame, horreur, post nuke, thriller, comédie…), s’amuse à surprendre son audience, rebondit dès qu’il peut : un divertissement pur, total et hargneux. Et ça tombe bien, on pensait presque l’espèce disparue…

saint-amour

* Saint-Amour, de Gustave de Kervern et Benoit Délépine : Moins rentre dans le lard, le duo ex-Grolandais livre un road movie tendre qui s’imbibe autant qu’il s’inhibe : un père, un fils, un chauffeur, la route, et des verres, des bouteilles. Amour du vin, des femmes, des agriculteurs, amour de l’amour. Cela aurait pu être beauf et embarrassant, c’est plutôt touchant, bien aidé par un casting aux apparitions souvent superbes (en particulier Andrea Ferréol, Ovidie ou Celine Salette).

quandona

* Quand on a 17 ans, de André Techiné : « …on est pas sérieux » oui on sait. Comme on est jamais aussi bien servi que par soi même, Techiné, totalement en perte de vitesse ces derniers temps, revient à ce qu’il fait de mieux ou plutôt…ce qui attire le plus l’attention : les premiers émois, le corps adolescent, les étreintes qui cognent (remember Les roseaux sauvages ?), où comment la relation haine de deux ados va se changer alors en amour. Si la beauté des paysages et la qualité de l’interprétation l’emportent plus d’une fois, on est surpris de voir que l’écriture (très attendue) avec Celine Sciamma ne soit pas plus fine : trop brusque, trop maladroit (en bon film français, la fin est amenée n’importe comment), Quand on a 17 ans est loin d’être aussi abouti qu’on le prétend.

midnight

* Midnight Special, de Jeff Nichols : Nichols, l’homme du sud, devenu héritier de Amblin ? La nouvelle est un peu forte, étonnante, et on pensait retrouver le trouble de son Take Shelter. Mais le résultat est sans appel : au bout d’une demi-heure, Midnight Special peine à aller plus loin que le best Carpenter (Le village des damnés + Starman) / Spielberg (Rencontres du troisième type + Sugarland Express) dont il suit désespérément les grandes lignes. Hormis quelques pics spectaculaires (l’attaque du motel ou l’explosion de la station service) et un casting soigné (mais sinistre), Midnight Special s’achève tout seul comme un grand avec un final aux choix artistiques douteux. Bref : le film surestimé du mois, c’est bien lui.

theassassin2

* The Assassin, de Hou Sian Sien : Wu Xian Pian sans combats (ou presque) où les battements de coeur, les larmes, et les regrets, priment au delà de toute idée d’action. On ne peut que reconnaître le talent plastique de Sien, avec de sublimes décors vivants, palpables, et une approche quasi-onirique, qui ne nie pas non plus le fantastique. Mais on peut aussi passer complètement à côté de ce conte mélancolique et exsangue. Comme votre serviteur…

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