Les Huit Salopards / Bone Tomahawk / The Revenant (2016) : Pendez-les haut et court

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Ode à la virilité, à l’aventure, à l’Amérique, à la poussière et aux flingues, le Western est passé du genre le plus représentatif et le plus convoité du cinéma américain d’autrefois à celui le moins apprécié du cinéma actuel. La déconstruction opérée par le cinéma des années 60 et 70, l’arrivée de Leone…tout cela a réduit à peau de chagrin un genre qui sera définitivement délaissé à partir des années 80. De temps à temps, et plus qu’on ne le croit d’ailleurs, on tente de ressusciter le genre : mais il faut être un grand réal pour apprendre à haranguer le public (Costner, les Coen, Tommy Lee Jones et bientôt Audiard) au risque d’être laissé sur la touche. Soudainement en ce début d’année 2016, trois Westerns badass attirent l’attention : à vrai dire, on ne voit plus le genre, mais le réalisateur, le concept, la gueule. En gros, il ne faut surtout plus être classique.

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Alors qu’on imaginait Django Unchained comme un one-shot explosif, Tarantino annonce un H8teful Eight suivant le même chemin, avant de l’annuler (suite à une fuite de script) puis de l’annoncer à nouveau. Si Tarantino aime le cinéma et qu’il s’aime beaucoup aussi par la même occasion, son nouveau bébé n’a rien d’une redite de son Django. Par contre, il s’agit bien d’un best-of entier de son œuvre, le pitch s’apparentant lui même à un Reservoir Dogs façon Grand Silence.

Ambitieux, capricieux, Tarantino veut tout et aura tout, même un retour au 70 mm (qui ne fut plus utilisé depuis Khartoum, c’est à dire depuis 50 ans pile poil) pour un film pourtant tourné en vase-clos ! Si le format rend formidablement justice aux quelques paysages enneigé aperçus, il offre surtout une gestion de l’espace bluffante, avec un chalet modeste qui semble s’agrandir perpétuellement aux yeux du spectateur. Le trip old-school sera parachevé par l’ajout d’un entracte (sur lequel le film joue habilement) et d’une ouverture : QT nous entraîne dans sa cinéphilie mégalo, et on ne s’en plaindra pas.

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Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, The H8teful Eight ne fait penser ni à Ford, ni à Hawks, ni à Leone, ni à Corbucci…mais bien à Tarantino ! Piégeant une armada de pourritures au fin des montagnes à l’abri du blizzard, ce huis clos par – 10° s’apparente surtout à un croisement entre la filmo de Tarantino, The Thing (pour l’atmosphère, pour Kurt Russell, et pour ses retournements de situations gores) et de Cluedo (où comment une pièce de théâtre craspouille se change en whodunit grand-guignolesque). QT ne signe cependant pas son œuvre la plus inspirée, la faute à des dialogues moins mémorables qu’à l’accoutumée, une tendance à rallonger inutilement et une absence de fun s’effaçant lentement vers une violence vraiment brutale (un viol impromptu, une pendaison traumatisante…). Dès l’ouverture sur son crucifié planté en pleine vallée avec la musique caverneuse de Morricone galopant derrière (enfin un Oscar d’ailleurs hein), on comprend sans trop de difficulté que H8teful Eight ne sera pas aussi détendu et jouissif que ses prédécesseurs. D’où une sensation étrange, malgré une mise en scène malicieuse et une photo renversante.

Au milieu des salopards, Tarantino fait resurgir l’impayable Jennifer Jason Leigh, ex martyr/fille facile du cinéma américain, mais fabuleuse actrice, ange exterminateur qui montre encore toute sa disposition aux personnages extrêmes. Même au fond du caniveau, chaque grimace, chaque mimique prouve un culot et un caractère hors-norme à Hollywood : elle échappera hélas, et encore une fois, à l’oscar du meilleur second rôle féminin.

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Bonhomme éclectique (chef op’, écrivain, scénariste), S. Craig Zahler fait replonger Kurt Russell et sa moustache grisonnante dans l’enfer du western. Serie B destinée à l’oubli, Bone Tomahawk raflera tout de même cette année le Grand prix à Gerardmer, sans doute à la grande surprise générale. Bien sûr, on ne peut que souhaiter de la visibilité à ce film dont le budget et les conditions de tournages (du numérique, un petit casting, peu de sous) sont aux antipodes de celle du film de QT. Mais attention, y’a de l’idée : nous voilà dans un croisement entre un Western somme tout classique et La colline a des yeux ! Et étrangement, on avait jamais approché de près ou de loin une telle idée de scenar’…Dérangés par deux bandits, un groupe de troglodytes cannibales font une rafle dans un petit patelin, forçant le shérif et ses compagnons (incarné tout de même par Richard Jenkins, Patrick Wilson et Matthew Fox)  à retrouver leur trace.

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Bien que très correctement emballé, Bone Tomahawk souffre d’un sérieux problème : le film a troqué les 1h20 bienvenues pour un métrage aussi serré pour 2h10 de pas grand chose. Bien que tendance très sec et sans glace, le format longlonglong finit par transformer une épopée sanglante en un interminable bavardage entre couilles. De la rigueur c’est bien oui, mais sans doute pas à ce point.

Ce qui le rend cependant plus mémorable, ce sont les nombreuses apparitions des fameux cannibales, réellement et étonnement terrifiants. La meilleure idée de Zahler est d’avoir écarté au grand maximum toute utilisation de musique, offrant une maîtrise du silence et un déploiement de la violence qui laissent sonnés. Ce qui nous vaut aussi quelques moments hyper gratinés qui dépassent en horreur viscérale tous les écarts crado de The Green Inferno. Juré craché.

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Et après les enfants terribles, biberonnés à tous les westerns imaginables, l’homme qui se prenait pour Dieu cinéma, nouveau bulldozer hollywoodien : Innaritu et son buzzé The Revenant. Rarement on avait vu un tapage aussi laborieux sur un chouchou à statuette dorée, allant d’une fabrication polémique (il faisait froid et tout le monde en a bavé comme à l’ancienne) aux pronostiques délirants (ours violeur ou pas ? Oscar ou pas Oscar ? Masterpiece ou bullshit ? Révolutionnaire ou débile?). Résultat : tout le monde l’a vu ou presque, l’ours n’a touché personne (d’ailleurs il n’existe pas), Leo a eu son oscar (qui, ironie, n’est pas vraiment celui qu’il méritait vu ses rôles passés) et Innaritu détient le pouvoir. Hélas oui.

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Rarement intéressé par l’histoire et son histoire (pour ça il faut revoir le très beau Le convoi sauvage, l’autre film sur Hugh Glass), Innaritu veut tout, et maintenant (comme QT quoi). Il veut du pathos, du gore, du serrage de dent, des trucs hallucinants, de la performance, des regards qui en disent longs. Course à la démence, course à la perf’, course à l’Oscar. Et l’authenticité ? Zéro. La violence a beau impressionner parfois (l’attaque de l’ours en l’occurrence), ce Jackass en peau de bête enchaîne les « belles » images (les scènes de rêves démonstratives) quant il ne nous assomme pas de scènes chocs, à la limite (?) de l’improbable.
Mais les raccords numériques, la photo bleutée de Lubezki, la virtuosité piquée à tout un cinéma de l’Est (Klimov, Zulawski, Vlacil, Tarkovski…), tout ce qui est censé nous dorloter ne fait qu’un peu plus nous sortir de ce rollecoaster sponsorisé par Bear Grylls. Trop c’est trop. Et Léo, ce cher Léo, trop occupé à explorer toute sa palette d’expressions (imaginez la scène du bad trip du Loup de Wall Street sur 2h40), se fait même piquer la vedette par Tom Hardy, plus intégre, plus salaud, mais plus fascinant en outsider scalpé. Un cinéma d’intention, de poudre aux yeux, de cabrioles : Innaritu a gagné, il est devenu le roi des casses-couilles.

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