Boyhood (2013) Richard Linklater : Vis ma vie

Autant dire que Richard Linklater aime filmer le temps qui passe : dans sa trilogie Before, il filmait un couple d’amoureux qui se perdait et se retrouvait sur trois décennies (1994, 2003 et 2013), reformant à chaque fois le tandem Ethan Hawke/Julie Delpy. En résultait une œuvre forte, douce, et attachante, où le temps même avait son emprise par delà la pellicule. Et qui sait dans dix ans, qu’adviendra t-il…

Pendant douze ans, le même homme a concocté dans son coin (tout en livrant d’autres longs-métrages) une oeuvre intitulée The 12 untitled twelve project, qui deviendra par la suite Boyhood. L’idée, encore plus folle que celle de Before, consiste à réunir le même casting une fois par an, et à filmer par petit bout l’enfance puis l’adolescence d’un garçonnet et de sa famille. Bien sûr, le film n’a de documentaire que l’évolution physique de ses comédiens, le reste tenant de la pure fiction. Un concept spectaculaire pour un résultat qui joue la carte de la simplicité et de la sérénité.

 

Ainsi la vie du petit Mason, qu’on verra de ses 7 ans jusqu’à ses 18 ans (soit de l’école jusqu’à la fac), n’a rien d’extraordinaire, ressemblant à la vie de millions d’autres personnes, traversée de bouleversements qu’on pourrait qualifier de banals (bien que tout cela soit relatif). Cette banalité devient la clef de l’oeuvre toute entière, débouchant sur une proximité et une familiarité incroyablement touchantes : Mason et sa famille, c’est vos voisins, vos amis, et peut-être nous dans une moindre mesure…
Dans un premier temps, Mason se révèle vite comme un enfant rêveur, calme, presque effacé, à tel point que sa sœur (hilarante Loreilei Linklater, fille du réalisateur donc) lui vole pratiquement la vedette ! Sans compter que tous les autres personnages ne sont pas laissés au hasard, en particulier les parents divorcés : lui (Ethan Hawke) éternel adolescent qui roule sa bosse et elle (fabuleuse Patricia Arquette), mère courage qui aura bien des déconvenues avec ses nouveaux maris. Plus Mason grandit et plus sa personnalité s’affirme, son personnage se dessine, avant de s’imposer totalement dans le paysage, faisant aussi du film un beau portrait doux-amer de la génération Y.
Linklater filme admirablement les petites choses de la vie, avec une drôlerie jamais envahissante et une émotion sans pathos, et rend vivant ce qui aurait pu être lisse. Sa gestion du temps s’accommode par des ellipses incroyablement discrètes (comme pouvait le faire autrefois Pialat dans À nos amours ou plus récemment Kechiche dans La vie d’Adèle) et c’est au spectateur de se resituer sur la boussole du temps, à travers de menus détails allant de la musique aux accessoires.

 

Accessoirement, il y a ce vertige, celui du temps qui passe trop vite, même sur 2h40. En ces douze années, on voit se succéder les rentrées, les déménagements, les déceptions, les potes, comment on passe d’une coupe de cheveux à une autre, de Bush à Obama, du premier amour à la séparation. Et à voir ses 12 années défiler, c’est peut-être aussi les nôtres qu’on finit par revoir : pince-coeur assurément, surtout lorsque ce n’est pas le héros qui fait naître le moment le plus bouleversant et censé du film, mais bien sa mère. Avec délicatesse, Boyhood ne se demande plus où va l’enfance, mais bien où va la vie.

 

LE BONUS :

Tarnation (2003) Jonathan Caouette : S’il fallait bien rapprocher un film de Boyhood, c’est bien Tarnation, dont il est certainement le pendant underground et dépressif. Tourné lui aussi au Texas, ce journal intime grinçant épouse la forme documentaire dans sa totalité, laissant son auteur Jonathan Caouette retracer son enfance et son adolescence à partir de vidéos et de bandes sonores collectées ça et là. Mais à l’inverse du héros de Linklater, Caouette a dû vivre une enfance infernale, ballotté dans des familles d’accueil tout en essayant de redonner vie à une mère brisée et ravagée par d’horribles traitements psychiatriques. Baroque, bouleversant, et d’une énergie dévastatrice (le film ressemble à s’y méprendre à un album photo shooté au LSD), Tarnation est une expérience rare qui vous retourne le cerveau et le cœur. Caouette tournera une suite en 2011, Walk away Renée, enrichissante côté retrouvailles mais un brin redondante, loin de la puissance de ce collage écorché vif.

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