1900 (1976) Bernardo Bertolucci : Le rouge et le noir

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Un tango tragique et une pincée de beurre ont suffi à Bertolucci pour gagner le jackpot : nous sommes au milieu des 70’s, et Le dernier tango à Paris connaît un beau succès scandale. Assez pour passer à la vitesse supérieure et s’engager dans une super-production hallucinante, pour ce qui restera « le plus hollywoodien des films italiens » : 1900 était né.

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Dans la campagne italienne, en Emilie-Romagne, un bossu bouffon crie la mort de Giuseppe Verdi : c’est la nuit du 27 janvier 1901. Le bâtard d’une famille de paysans, Olmo, naît peu de temps avant Alfredo, fils de propriétaires bourgeois. Les deux garçons grandiront ensemble, devenant les meilleurs amis, puis les meilleurs ennemis.

Il suffit d’un petit coin de campagne à Bertolucci pour croquer les bouleversements de tout un pays : comment les machines vont chasser les paysans, comment socialisme, communisme, et fascisme vont s’entrechoquer, comment la ferveur va faire place à la terreur, comment tout se lie, se sépare et se rattache. Comment on aime, comment on meurt, comment on grandit, comment on part. Et ces saisons qui passent…

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Dépassement de budget, casting brassant stars françaises, américaines et paysans du cru, zéro concessions, cinq heures de film et des poussières : des films comme 1900 n’existent plus aujourd’hui, c’est un fait. L’Italie n’en produit plus, Hollywood n’en voudrait pas. C’est le mariage de la surperprod’ et du film d’auteur, du réalisme documentaire et de la beauté opératique. Une autre dimension, un autre temps.

DeNiro sortait du Parrain 2 et de Taxi Driver, Depardieu des Valseuses : jamais on aurait cru voir ensemble ces deux là dans un tel projet, bien que représentant une forme de sauvagerie et de culot perdue elle aussi de nos jours. Ils sont là, dans une bromance de feu, au parfum politique : lui le prolétaire communiste, fils de la terre, lui, gosse de riche oisif détenant cette même terre.

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Avec une durée si conséquente, la place que s’octroie Bertolucci dans cette histoire sera l’objet le plus polémique du film : sans se cacher, il se tourne vers les paysans et fait gonfler les drapeaux rouges. Les bourgeois et les proprio, déconnectés, drogués, autoritaires, ont la main dure, ou molle, ou se tournent vers le fascisme. Au pays de la terre, du miel et de la merde, le proprio finit pendu dans son étable. Si Bertolucci met beaucoup de coeur dans la représentation de la libération paysanne, personne ne l’emportera : au final, le patron et le prolo se disputeront jusqu’à la fin des temps.

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Ce qui fait aussi de 1900 un pur objet de sidération de son époque, c’est sa liberté, politique donc, mais aussi graphique : en plein star system, Depardieu et DeNiro iront se faire masturber (sans tricher) face à la caméra par une catin épileptique (Stephania Casini, qui finira broyée dans les barbelés l’année suivante chez Argento). C’est voir Burt Lancaster, vieux grigou, tenter de rallumer vainement sa flamme avec une petite fermière, ou encore un gamin se faire violer puis se faire éclater la tête contre un mur, une pluie d’excréments (avec un gros plan sur le fondement d’un cheval titillé pour l’occasion !), une oreille coupée, un chat écrasé contre un mur ou des cochons abattus, des exécutions à la chaîne…il y a une franchise crue chez Bertolucci, parfois proche de celle de Verhoeven, dans un écrin à la fois sale et élégant.

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Omniprésent, indispensable, immanquable ; Ennio Morricone y livre son thème le plus beau, le plus lyrique. Sardonique, Donald Sutherland campe un fasciste de la pire espèce, dans un rôle certes caricatural (il aurait fait un très bon Joker dans une autre vie) mais définitivement marquant. Éthérée, perchée, cocainée, imbibée, Dominique Sanda s’enflamme en bourgeoise zinzin, rejetée et amoureuse d’un monde qui ne lui appartient pas. Dans cette fresque folle, il y a de la place pour tout le monde, mêmes les grandes Laura Betti (en cousine psychopathe), Stephania Casini (en instit coco) et Alida Valli (démente). Il y a le souffle (que de magnifiques mouvements de caméra), le laid, le beau, l’ignoble, le sublime. C’est trop brusque ou trop lent, soit malade et passionné. La vie quoi.

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