Don Bluth : Des Monts & Merveilles

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Avant Dreamworks et cie, le long-métrage d’animation américain a rarement connu un soucis d’éclectisme, alors fortement dominé (ou emprisonné ?) par le géant Disney. Si Ralph Bakshi et Bill Plympton ont été les seuls à s’aventurer sur des terrains « for adults only », un homme s’est bien risqué à tenir tête à la grande souris dans le domaine du grand public : c’est Don Bluth. Alors que l’empire vacillait, Bluth et son camarade Gary Goldman ont apporté leur savoir faire et leur talent dans un sacré parcours du combattant qui connu bien des hauts et des bas. Maintenant, reste à savoir si ce chapitre est définitivement terminé…

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* Le petit âne de Bethléem (1976) – Banjo le chat malicieux (1979) : Admiratif de la grande époque du studio Disney, où il fut animateur dans un premier temps, Don Bluth sera moins tendre avec les 70’s, où les DA se font plus légers et moins ambitieux. Moyen-métrage destiné à la période des fêtes, The Small One montre comme un garçonnet (quasi sosie de Mowgli) tenter de vendre vaille que vaille, et contre sa volonté, son petit âne. Un conte suffisamment mignon et crève coeur pour résumer avec justesse ce que deviendra le style de son auteur, avec en prime une chute rejoignant – chose très rare chez Disney – l’histoire de la religion chrétienne : l’animal sera acheté par Joseph, en direction de l’étable où va naître Jésus. Surprenant…

Avant de quitter Disney, Bluth et ses comparses Gary Goldman et John Pomeroy fignolent en cachette un court métrage, Banjo le chat malicieux, qui sera le premier bébé de Don Bluth Productions. Avouons le assez inoffensif et sans grand intérêt, le résultat donnera cependant assez d’ailes pour donner à Bluth l’envie d’aller voir ailleurs (en particulier après sa participation à Rox & Rouky, où avait travaillé également un certain Tim Burton). En 1980, il dirige une scène entière de Xanadu, un très joli moment où les deux protagonistes se changent en animaux par la grâce de l’animation.

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* Brisby et le secret de Nimh (1982) : Littéralement échappé du studio Disney, Don Bluth se retrouve à la tête d’un premier vrai long-métrage, qui marquera son temps par le contraste évident avec les films du studio de la petite souris. Clin d’oeil ou pas, ce sera d’ailleurs la même espèce qui grouillera dans ce conte adaptée d’une saga méconnue. Alors que Disney rentre en mode Titanic, Don Bluth en profite et s’éloigne du ton très enfantin de leurs dernières productions pour une approche nettement plus adulte. Flagrant quant au choix du personnage principal, soit une mère de famille veuve au chevet de son fils malade, obligée d’arpenter le monde sinistre des rats dans l’espoir de trouver de l’aide : d’un sujet voguant entre aventure et mélo, viennent se greffer des éléments de fantasy plus étonnants encore.
Si le film use parfois d’humour pour alléger le ton très chargé (le corbeau Jeremy en guise de sidekick), il n’en reste pas moins un exemple éclatant de tout ce qui sépare le style Disney du style Bluth : des décors expressionnistes, tortueux et torturés, des figures terrifiantes (le chat Dragon, le grand Duc) et des situations volontiers déstabilisantes (une héroïne souvent vulnérabilisée, en particulier tout cette séquence où elle se voit réduite à l’état de souris domestique). Au sein d’un récit fantastique, Bluth dénonce au passage la cruauté animale (avec les expérimentations de laboratoires) tout en cultivant la mélancolie (la jolie chanson signée Jerry Goldsmith et Paul Williams, tristement remplacé par Yves Duteuil dans la vf !), creusant le sillon des DA matures hors Disney comme ceux de Martin Rosen (The Plague Dogs ou La folle escapade).

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* Dragon’s Lair (1983) : Petit événement en son temps, Dragon’s Lair fut l’un des premiers exemples de film interactif, d’abord pensé pour l’Arcade puis décliné en Laserdisc. Don Bluth s’est ainsi chargé de réaliser les scènes animées de ce jeu vidéo 100 % QTE où le joueur doit appuyer sur le bon bouton au bon moment. Son héros, un preux chevalier au secours de sa belle, n’aura guère le temps de respirer et aura loisir de mourir de toutes les manières imaginables. Limité mais stimulant et assez ardu, le résultat évoque parfois ce qu’aurait pu être un certain Taram et le chaudron magique sans Disney derrière : mordant, bizarre, exaltant et un peu méchant. Le succès aidant, le jeu aura droit à deux suites (dont une sans Don Bluth), des portages consoles (façon plate-formes) médiocres, et à un dérivé SF (Space Ace, dont Bluth s’occupera l’année suivante). Aujourd’hui disponible sur tous les supports imaginables (consoles, téléphone et même blu-ray), Dragon’s Lair n’a pourtant pas dit son dernier mot : Don Bluth a en effet fait appel récemment au crowfunding pour financer un long-métrage. Wait and see comme on dit.

* Fievel & le nouveau monde (1986) : Si le succès de Brisby fut timide, son existence n’aura pas échappé à un certain Spielberg : dans leur royaume mêlant terreurs et merveilles, la rencontre semblait inévitable. Sous l’égide de Amblin, Don Bluth se voit donc à la barre de American Tale, où Spielberg dessine l’histoire de sa propre famille ! Alors que Disney prend l’eau, cette première collaboration entre Bluth et Amblin habille une histoire de parcours initiatique assez classique par un décorum audacieux : en terme de cadre historique et de religion, Fievel est ainsi très clair, puisque des souris juives, chassées de Russie, partent tenter leur chance en Amérique sur le même bateau que les immigrés humains ! Derrière les chansons et les frimousses de souris à croquer, la toile de fond terrible (les massacres de la police tsariste, matérialisée par des chats voraces, font office d’introduction) semble directement s’adresser aux spectateurs adultes. Un beau succès alors : Fievel reviendra, via plusieurs séquelles et séries, mais sans Don Bluth. Sans grand intérêt donc.

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* Le petit dinosaure et la vallée des merveilles (1988) : On prends les mêmes et on recommence : l’association Bluth/Amblin fait des miracles avec l’un des DA les plus marquants des 80’s, suivant les aventures d’une troupe de petits dinosaures à la recherche de leur famille. Là encore, la mignonnerie des personnages n’est qu’un masque dissimulant une histoire bien plus dure, telle une version à crocs et à écailles de Bambi. Bien avant Le roi lion et la mort de Mufasa, Le petit dinosaure aura droit aussi à son petit quart d’heure tragique, qui n’occultera rien à l’inverse d’un Bambi. Soutenu comme toujours par de très belles idées (un méchant terrifiant, des personnages féminins non genrés) et un score de James Horner manifestement en état de grâce, le film s’imposera vite comme un classique dans les chaumières. Sans doute le plus grand film de Don Bluth avec Brisby.

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* Charlie, mon héros (1989) : Séparé du studio Amblin et de Spielberg, Don Bluth et son acolyte Gary Goldman continuent leur route. À la même période, un empire contre attaque, revenant en force avec La petite sirène : Disney est à nouveau dans la place, et Bluth, menacé. Ce Charlie ne tiendra donc pas le coup au box-office face au retour du géant, bien que tout de même très sympathique. Là encore assez audacieux, All Dogs goes to Heaven (de son vrai titre) voit un chien s’échapper du Paradis pour revenir sur terre et se servir d’une petite fille capable de communiquer avec les animaux pour amasser le pactole. Soit un anti-héros très éloigné des précédents personnages de Bluth, doublé alors par Burt Reynolds (et par un savoureux Richard Darbois en VF), plein de panache et de veulerie. Entre un script assez étrange (un héros tué dans les premières minutes, des chansons inopinées, un personnage de crocodile queer) et un design aux frontières du sinistre, presque crasse (l’action à la Nouvelle-Orléans donne lieu à des atmosphères incroyables, et le passage en enfer fut même sucré en partie par les studios), Charlie continue de creuser le fossé séparant Disney et Bluth.

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* Rock-O-Rico (1991) : Peu apprécié il est vrai, Rock-a-doodle marque un tournant dans la carrière de Don Bluth : sa période 90’s débute, et son naufrage aussi. Début de la fin en quelque sorte, ce conte rock ‘n’ roll au pays des basses-cour n’est pourtant pas dénué de qualités : une vf appliquée (Eddy Mitchell, Lio, Tom Novembre, Roger Carel), des décors délirants (avec toujours le contraste campagne/mégalopole), des chansons réussies…
Ce qui surprend et déçoit dans la même mesure, c’est la manière dont Bluth expédie toute idée de noirceur (un méchant plus savoureux qu’inquiétant et un récit totalement inoffensif), à l’inverse de toutes ses œuvres précédentes. Zéro risque dans ces aventures d’un gamin de ferme changé en chaton (ce qui nous vaut des scènes live où Bluth tente de raccrocher les wagons avec Roger Rabbit), qui devra ramener le coq capable de rallumer la lumière face aux ténèbres. Bluth ne se creuse plus la tête à rassembler adultes et enfants dans son public : tout sera simplifié, surligné, allégé.

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* Poucelina (1995) Le lutin magique (1996) Youbi le petit pingouin : Si Bluth a brillé aux périodes les plus sinistres du studio Disney, il s’éteindra lentement lorsque la grande souris reprendra les armes : un nouvel âge d’or a sonné et on soupçonne qu’une partie de Bluth, découragée, refuse de contre-attaquer. Ce qui donnera une poignée de dessins animés bêtes, anachroniques et poussifs plutôt tournés vers les tout petits. Ultime film de Don Bluth Productions, Youbi le petit pingouin se verra même rabiboché par le studio, contre l’accord de Bluth et Goldman, qui claqueront la porte sans sourciller. La fin d’une époque.

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* Anastasia (1997) – Bartok le magnifique (1997) : Comment remonter la pente face à la revanche Disney ? L’imiter, tout simplement. C’est en effet ce que fera Bluth avec cette évocation de la révolution russe façon comédie musicale, reprenant minutieusement tous les tics et les gimmicks du studio concurrent. Un travail de mimétisme si curieux, que le film passera même pour un Disney aux yeux de nombreux spectateurs. Si qualitativement parlant, Anastasia est très haut au dessus des dernières productions Bluth (chansons enlevées, décors ambitieux, doublage de standing réunissant Meg Ryan, John Cusack, Christopher Lloyd ou Hank Azaria), cette princesse Disney sans Disney embarrasse par son manque de personnalité (quelques monstres ailés pour rappeler les tendances un peu dark de Bluth et une rotoscopie envahissante, qui ne joue pas du tout en faveur de l’animation) et sa volonté de jouer les décalques opportunistes. Une recette en tout cas gagnante pour les tiroirs-caisses, puisque le succès sera total. Deux ans plus tard, Bluth et son comparse livreront un spin-off en DTV, le sympathique Bartok le magnifique, suivant exactement la même recette (du Disney lookalike) sans le budget derrière.

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* Titan A.E (2001) : La meilleure idée de Don Bluth après le triomphe d’Anastasia ? En livrer l’antithèse ! Toujours fourrés chez Fox, Bluth et Goldman s’attaquent à un space opera 100 % original, nettement plus tourné vers les ado que les marmots (la présence de Joss Whedon n’y serait pas pour rien). Une bonne chose, puisque l’absence totale de chansons et l’ambiguïté de certains personnages manquaient sérieusement aux productions 90’s du duo. Tout cela suffit-il à faire de Titan A.E une totale réussite ? Malheureusement non…
Le spectacle, carré, parfois audacieux, et pas plus bête qu’un autre, est vite rattrapé par un univers peu imaginatif (proche d’ailleurs d’un brouillon de Guardians of the Galaxy) et des choix artistiques douteux (une 3D aussi laide qu’omniprésente, une b.o rock vraiment hors-sujet). Une expérience sympathique cependant, boudée en salles et qui signera l’arrêt définitif du tandem Goldman et Bluth.

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