La Chair & le Sang (1985) Paul Verhoeven : Belle épine

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« Let’s see if this angel bleeds… »

Jamais le virage, que dire le pont, d’un auteur entre une période précise à une autre, n’aura été aussi symbolique et littérale que chez Verhoeven : entre le bunuelien Le quatrième homme et le corrosif Robocop, le vilain petit canard du cinéma Hollandais se retrouvait coincé entre l’Europe et les Etats-Unis avec Flesh + Blood, qui lui-même parle du passage d’une époque à la suivante. Tourné en anglais mais en Espagne, brassant équipe ricaine et européenne, le tournage de ce film historique qui ne ressemble en rien à ce que Hollywood attend du genre, sera un calvaire pour son réalisateur. Pourtant, rien de ce bordel général ne se ressentira dans le produit fini…

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Déjà rodé à l’aventure médiévale avec Floris, une sorte de Thierry la Fronde à l’Hollandaise tourné pour la télé à la fin des années 60, Paul Verhoeven y reprend Rutger Hauer, dont les différents sur le plateau de Flesh + Blood mettront d’ailleurs un point final à leur collaboration. Le Hollandais violent avait passé l’âge de faire bonne figure pour les chaînes télé : hormis peut-être Marketa Lazarova ou Promenade avec l’amour et la mort, rarement on avait montré l’histoire du XIV/XVème siècle avec autant de crudité.
Ni lyrique, ni dépressif, Verhoeven est plutôt du genre à enrober le tout d’une légèreté épique, teinté de romantisme et d’ultra-violence. Qui aujourd’hui pourrait se targuer d’arriver à un tel équilibre dans une production de ce genre ?

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1501 : on a passé le cap de la Renaissance mais le médiéval s’accroche : Verhoeven explore alors cette transition, où les superstitions se heurtent à la science, la religion à la technologie, de l’humanisme à la barbarie, l’art de la guerre et celui du plaisir. L’homme était-il forcément meilleur après le Moyen-âge ? Pas sûr…

Canons, fumées, coups d’épées, faces noircies, faces rougies : nous voilà parachuté en plein conflit, là quelque part, peut-être en Italie, peut-être en France, peut-être en Allemagne.
Un seigneur use des talents d’une troupe de mercenaires grivois (réunissant les trognes hallucinantes de Ronald Lacey, Brion James et de Susan Tyrell) pour récupérer son fief : la mission accomplie, il renvoi les marauds et les dépouille de leurs butins. Pas spécialement du genre à courber l’échine, les saligauds contre-attaquent : dans l’action, ils kidnappent par mégarde la jolie princesse promise au fils de leur ennemi, qui compte d’ailleurs ne pas se laisser faire.

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Ce qui fascinant dans Flesh + Blood (et c’est dans une constante chez Verhoeven), c’est la frontière totalement floue entre les notions de bien et de mal. Habitué des contes légendaires, des films de batailles guindés, le spectateur tentera dès lors de séparer mauvais et gentils, alors que Verhoeven se fiche bien de la morale : Flesh + Blood tient en effet plus de La horde sauvage que d’Ivanhoé. Ici, tout le monde a une raison de combattre, et chacun à sa manière et ses armes, qu’il s’agisse d’une épée (les soldats), d’un corps (Agnes et ses charmes) ou d’un cerveau (Stephen et ses inventions). Le manichéisme, Verhoeven, c’est vraiment pas son truc.

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Tout pourrait passer d’ailleurs par le conflit intérieur que vit Agnes, déchiré entre l’amour courtois de Stephen, le prince charmant (un jeune savant se révélant fin stratège), et la passion charnel avec Martin (un guerrier qui va se fêler par amour). Elle-même est présentée, dès la première scène, comme l’antithèse de la princesse sainte-nitouche : vierge certes (mais plus pour longtemps), mais curieuse et vicieuse. À Verhoeven de faire de cet ange de Boticcelli un vrai joyau de guerre, qui se perd et se découvre dans ses contradictions, et comprend à quel point sa beauté est une arme (la mémorable scène de viol où les rapports basculent en un clin d’oeil) : de Katie Tippel en passant par Showgirls et Black Book, la femme made in Verhoeven c’est ça. Coiffant à l’époque au poteau Rebecca de Mornay et Natassja Kinski, Jennifer Jason Leigh illumine des toiles crasseuses et décadentes par la seule force de sa mine boudeuse et de son sourire malicieux, s’offrant des vapeurs d’extase dans la plus belle et la plus chaude (au sens propre) scène d’amour de l’histoire du cinéma.

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D’un côté, la musique de Poledouris chante l’appel à l’aventure, de l’autre, la photo de Jan de Bont trempe du côté des pinceaux de Bruegel : le beau se doit l’illustrer le laid, s’en accommode, et s’épousent aussi comme ce coup de foudre sous un couple de pendus en putréfaction. Qu’une mère se défenestre avec sa fille, qu’un pestiféré éclate ses bubons, qu’un brigand se tue pour rejoindre celui qu’il aime ou qu’une nonne tire au fusil, le chaos chez Verhoeven s’accorde dans une harmonie évidente, absolue. Ce qu’on y voit, châteaux forts ou pas, c’est ce que l’homme réussit à faire de pire et de mieux sans complexe : aimer, tuer, mourir. La chair, le sang. Tout Verhoeven est là.

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