Evolution (2015) Lucile Hadzihalilovic : L’écume des jours

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Le chiffre est intimidant, révélateur :  voilà dix ans qui séparent Innocence de Evolution. Pas une stakhanoviste la Hadzilaholivic. Mais le problème se situe plutôt dans le fait que sa sensibilité, ses envies, ses projets, s’accordent mal avec les (tristes) tendances du cinéma français. Très discret à sa sortie et taxé outrageusement de pédophilie, Innocence faisait partie de cette race très rare de film qui vous hantait sans relâche avec une économie de moyen surprenante. Après un court-métrage qu’on aurait voulu voir en double programme (le très beau Nectar tourné en 2013), Lucile Hadzihalilovic revient en terre inconnue. Tant mieux pour elle, tant mieux pour nous.

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Aux antipodes des forêts noires, des manoirs boisés et des lampadaires blafards d’Innocence, Evolution est une œuvre aquatique, entourées de murs en pierre et de carrelages froids. À la place des petites filles perdues, des garçonnets, tout aussi perdus d’ailleurs, entourés de mères silencieuses et d’infirmières à leurs petits soins. Un univers matriarcal une fois de plus, étouffé par les mystères, débroussaillé de repères spatio-temporelles : voir un film de Lucile Hadzihalilovic c’est ouvrir la porte vers un monde jamais vu (ce qui n’était pas le cas de La bouche de Jean Pierre, ancrée dans une réalité très concrète). Repères brouillés, sensations contradictoires, comme un rêve insalubre, doux et menaçant.

Au bord de la mer, dans un village lovecraftien, le petit Nicolas voit sa vie adopter un rythme sans vagues : des jeux mornes, des baignades surveillées, des repas miteux et un dodo forcé. Se réveillant accidentellement en pleine nuit, le garçon va voir ce qu’il n’aurait jamais dû voir…

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Même si on aime et on aimera toujours le cinéma de la douce Lucile, il faut tout de même calmer les ardeurs : Evolution n’est pas aussi impressionnant que Innocence le fut en son temps. La faute à quoi ? Un script qui a tendance peut-être à tourner en rond (les examens répétés à l’hôpital, les dessins…) et à mettre une distance dans le lyrisme (ce qui entoure la très belle relation entre Nicolas et son infirmière, l’étonnante Roxane Duran venue des Revenants). Volontiers plus poisseux et horrifique que son prédécesseur, Evolution trace tout de même un pont vers des références de taille, comme Cronenberg ou Villalonga. Car à l’inverse d’un Innocence à la fois éthéré et gothique, Evolution croule sous l’organique.

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Plus que le rapport au corps des enfants, ici inspectés, triturés, opérés, c’est l’utilisation de la mer qui nous rappelle comme le grand bleu est un monde étrange, dont chaque parcelle semble douée d’une vie propre et insaisissable. Comme cette étoile de mer, cette chair quasi extra-terrestre, en guise de motif obsédant. La mer, belle, répugnante et magique, comme pourrait l’être cet accouchement, que regarde en boucle une armada d’infirmières mutantes.

À défaut d’être le choc attendu, Evolution nous emmène ailleurs. Très loin. Et on lui en félicite.

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