L’Express de Minuit #26 – Décembre 2015

Juliette Binoche. "The Wait" ("L'Attesa"). Director Piero Messina. Indigo Film

* L’attente, de Piero Messina : Ce qui frappe dès les premiers instants de L’attente, c’est la maîtrise absolue de l’image, en particulier pour un premier film. Une maîtrise telle qu’elle change un drame endeuillé en poème flottant à la lisière du fantastique. Dans un petit village italien, une française venant de perdre son fils cache la vérité à la compagne de celui-ci, venue à l’improviste. La confrontation Binoche/Laage (une des erzatz de Lea Seydoux sans doute plus talentueuse que la concernée) fonctionne assurèement, et toute l’Italie rayonne dans un silence de mort, dans un style que n’aurait pas renié Sorrentino, le pittoresque en moins. Un peu long, le résultat loupe l’étincelle pour embraser cet enterrement imaginaire, joli drame encore un peu figé dans sa plastique. La prochaine, pour ce prometteur Piero Messina, sera peut-être la bonne.

591763* Pauline s’arrache, de Emilie Brisavoine : Pendant cinq ans, Emilie Brisavoine a filmé sa demi-sœur et sa famille dans autant d’engueulades que de situations banales. Cinéma de l’impudeur, (mais pudique) drôle et frais, ce home movie foufou façon conte de fées destroy se voit comme une variation féminine et un peu light de Tarnation. Étouffée par une famille anti-conformiste, la petite Pauline se deploit face à la caméra, la gouaille à la fois maladroite et irrésistible. La petite friandise freaky de Noël.

the-force-awakens* Star Wars : Le réveil de la force, de JJ Abrahams : Il a fallu choisir entre les deux meilleurs blockbusters de l’année, et le duel fut sanglant entre Fury Road et ce Star Wars, qui a remporté la partie pour des raisons tout à fait personnelles. Car tout n’est pas parfait, en bon épisode introductif qu’il est, tout comme les films de la prélogie ne l’ont d’ailleurs jamais été. Inutile de revenir donc sur des petits détails perfectibles pour ce film de fan pour les fans, par un fan, cependant loin d’un très vain et maladroit Jurassic World. Une plastique à l’ancienne miraculeuse, un bad guy fragile et bizarroïde (attendons de voir la suite…), des rires, des larmes (souvent de joie d’ailleurs), de l’empowerment féminin bien vu (dans la droite lignée de Fury Road d’ailleurs), des promesses…Un très beau divertissement et un chouette moment de cinéma. C’est bien ce qu’on demande à un Star Wars.

10094326* Marguerite & Julien, de Valerie Donzelli : Quasiment détesté à Cannes, un peu remonté entre-temps (quelques scènes en moins), et encore moins défendu à présent, le dernier Donzelli a finalement eu autant de chance que son précédent, le beau et délirant Main dans la Main, c’est à dire pas beaucoup. Mais à l’inverse d’une promo très primesautière, il en résulte peut-être son film le plus desespéré et le plus noir, passion incestueuse baignant dans un jus anachronique très « nouvelle vague » / Demy. Logique, pour un scénario à l’origine approché par Truffaut. Plutôt touchant quand il louche vers le conte, mais vite casse-gueule quand il cherche le lyrisme dépressif et pop à tout prix, Marguerte et Julien a au moins la saveur d’un film pas comme les autres, comme surgi d’une brume électrique.

cosmoszuzu* Cosmos, de Andrzej Zulawski : Près de quinze ans après La fidélité (que c’est long bordel), on pensait Zulawski sorti des radars, rentré, couché, bordé, enterré. Après un projet de polar surréaliste abandonné, le voilà adaptant Gombrowicz comme si rien n’était, libre dans sa tête et ses choix. On avait peur, très peur : à l’arrivée, Zulawski n’a peut-être plus la méchante sève des grands jours, mais il revient vers quelque chose proche du théâtre de l’absurde, comme au temps de sa période française où il semblait déjà se parodier. Moins trashouille, moins ambitieux, il signe pourtant un objet à la fois réjouissant et atroce, improbable et hilarant, voyant s’agiter des personnages insensés dans une pension de famille où la réalité n’a plus d’emprise nulle part. Festival de grimaces, de dialogues imbitables, de détails à la fois idiots et superbes, Cosmos est un film décalé de partout, comme on n’en fait plus, pour personne et surtout pas en France.

louder* Back Home, de Joachim Trier : Attendu au tournant because le traumatisme Oslo 31 Août et sa ballade suicidaire qui glissait tout doux sur la pente de la dépression, Louder Than Bombs (devenu Back Home suite aux événements du 13 Novembre) est sans aucun doute plus accessible que son prédécesseur. Trop peut-être pour certains. Avec son scenar façon tv film d’aprem pluvieuse (un veuf et ses deux garçons reviennent sur la mort de la madre, photographe de guerre déboulonnée), Back Home emballe plus à l’écran que sur le papier. Les changements de points de vue ou d’angles (parfois sur les mêmes scènes), les saillies oniriques (un peu poseuses), la malice du montage (l’utilisation de Tangerine Dream lors d’une séquence savoureuse) et l’énergie feutrée de la réalisation offrent au final un versant pas si banal sur le deuil.

Mountains-May-Depart-Still* Au-delà des montagnes, de Jia Zhang-Ke : Nous sommes en 99. Tao aime la vie, sa vie. Elle chante pour le nouvel an, danse sur Go West, et fait tourner les têtes de Lianzi, un mineur modeste, et Jinsheng, un homme plus riche et plus entreprenant. Et agressif avec ça, puisqu’il obligera la jeune fille à faire son choix. En 2014 et en 2025, que sont-ils devenus ? Un tourbillon de vie comme un autre, dans une Chine éclatée, en suspend, comme au bord du gouffre, et d’un renouveau. Après un Touch of sin qui irriguait une hargue noire et sans pitié, Mountain May Depart sera le calme après la tempête pour Jia Zhang-Ke, avec un mélo à la fois simple, passionnant et bouleversant, télescopant à la fois l’humeur d’un pays et des lignes de vie universelles (ce ballet d’échos, se transmettant par des lieux, un objet ou une chanson, symboles et ruines des regrets et des choix d’une existence). Chouchou du dernier festival de Cannes, le film en ressortira bredouille. Grande injustice pour le plus beau film de cette fin d’année. Ou de l’année…

F1411 de_behandeling* The Beast, de Hans Herbots : Balancé l’air de rien à une date suicidaire et dans une seule salle sur Paris, The Beast intrigue tout de même beaucoup, en particulier vu sa réputation vaguement élogieuse/sulfureuse. Sous l’influence évidente des thrillers venus du froid (glauque, sans concession et volontiers complaisant : pourquoi pas hein), The Beast essaye surtout de faire revenir à la sauce Belge des titres comme Captives ou Prisoners : enlèvements d’enfants, pédophilie, séquestrations familiale, cinglé en fuite et traumas, voilà le tableau. Bien que divertissant, l’ensemble pèche par sa lourdeur et ses incohérences qui n’en font pas plus qu’un thriller de mercredi soir un poil plus corsé (le modus operandi du vilain est à ce titre, bien scabreux).

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