Bilan Cinéma 2015

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1. It Follows, de David Robert Mitchell
On vous a suffisamment (ou peut-être pas ?) rebattu les oreilles de ce slasher bizarroïde et flottant, petite miracle à une heure où le genre se vide de son sang. Tout comme dans son précédent film, le sublime Myth of American Sleepoever, Robert Mitchell sait  magnifiquement filmer – avant l’effroi – le spleen, l’ennui, la beauté quotidienne, le trouble…foutez tout ça dans des banlieues hantées à la Carpenter, avec des silhouettes surgies d’un mauvais rêve, et vous avez le film d’épouvante le plus obsédant vu depuis des lustres. La bonne nouvelle, c’est que le film est bien parti pour devenir culte ; le contre-coup, c’est que les recettes ont tellement été juteuse qu’une suite pourrait voir le jour. Et là, on est tout de suite beaucoup moins d’accord. En attendant, profitons du mystère voluptueux entourant cette série b d’un autre monde.

LA scène : Pas vraiment rassurée à l’idée d’être la seule à voir des spectres polymorphes la suivre inlassablement, la Jay organise une sleepoever sous tension avec ses amis. Le moindre bruit, la moindre silhouette fait basculer la soirée dans le cauchemar. En particulier lorsqu’une apparition géante franchit le pas de la porte. Brrr…

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2. Youth, de Paolo Sorrentino :  Si Youth aurait pu avoir un sous-titre, ce serait incontestablement « La grande Bellezza 2 ». Non pas que Sorrentino se répète dans sa tâche, mais bien au contraire, il en offre un parfait prolongement (à tel point que Michael Caine ressemble à Tony Servillo). Il offre le regard sur le crépuscule d’une vie, irradiée par les ombres du passé, la culpabilité et les joies. Désir de jouir encore, de vivre, de mourir pour certains, de renaître parfois. La gravité ne carbure jamais sans drôlerie, le grotesque ne se passe pas de tendresse (pelletée de personnages felliniens paumés, hors-normes, mais aimés par celui qui les filme). Le tout dans un cadre parfaitement cinégénique (un hotel dans les Alpes), enfermant deux hommes (un musicien à la retraite et un réalisateur au bout du rouleau) face à leurs souvenirs et leurs contradictions. Malgré l’éblouissement permanent (le rêve de la ville engloutie, le défilé des actrices imaginaires, les corps épuisés dans les saunas, Venise sous l’orage…), Sorrentino traîne encore des détracteurs impitoyables. Bien que le spectacle, certes superbe, incisif et lyrique, soit un peu en deçà de La Grande Bellezza, l’homme demeure la précieuse lueur d’un certain cinéma italien.

LA scène : Au milieu des tableaux décadents, il y a ce monologue de Rachel Weisz, délaissée par son mari, face à son père, au bord de l’explosion. Et même plus qu’au bord, elle est l’explosion. L’occasion de voir l’actrice s’adonner à un règlement de compte saisissant.

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3. 21 Nuits avec Pattie, de Arnaud et Jean-Marie Larrieu : On savait pertinemment que réduire le nouveau film des frères Larrieu à une petite comédie estivale (merci la promo) serait un crime. Après leur ballade en territoire Djian (plutôt pas mal pour une sortie de route d’ailleurs), les revoilà en terrain connu et conquis : la comédie libertine. Quand une parisienne sage et tristoune s’en va enterrer sa mère au fin fond de la cambrousse, la voilà sur la piste du cadavre, curieusement volatilisé, voire peut-être kidnappé par un nécrophile in love. Paumée entre une voisine obscène (Karin Viard, absolument géniale) et un mystérieux écrivain, elle se replonge dans un univers de malice, de frustrations et de frissons, avec au bout, la promesse d’un désir galopant. Captant avec une poésie sidérante l’atmosphère bizarroïde et enivrante des fêtes de village, les deux larrons dessinent un conte macabre et hédoniste, carrément aux portes du fantastique (forêt noire, orage fantasmagorique et danse spectrale). De quoi rester éloigné de la comédie française actuelle, jusque dans un hommage totalement inattendu au Nécrophile de Wittkop. Sans doute, le film français de l’année.

LA scène : Alors que les personnages se sont éclipsés et que la nuit est tombée, un spectre vient entamer une danse, entre deux carafes et un barbecue, les flonflons de la fête trébuchant dans le lointain. Saisissant de bizarrerie et de beauté.

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4. Summer, de Alanté Kavaïté  : Un été, quelque part en Litanie. Sangaïlé est une ado fermée, dépressive, qui regarde le monde de loin mais les avions de près. Pas loin de chez elle, une base d’aviation l’a fascine. Comme Veronique Jeannot (on a les références qu’on peut ma bonne dame), elle voudrait sans doute un amour qui vole. Et elle le trouve lorsque Austé, une jeune fille créative et passionnée, commence à la séduire. Vertige de l’amour et vertige tout court. Car Sangaïlé voudrait s’envoler, mais a peur du vide. Bientôt une passion va laisser la place à une autre. Forcément aérien (les nombreux plans pour simuler la sensation de vertige et de hauteur sont incroyables), lyrique et élégiaque (magnifiques scènes d’amour), Summer déroule un si petit récit pour un coeur bien plus grand, laissant le spectateur assister à la renaissance d’un corps, et comment il retrouve son équilibre sur terre puis dans les airs. Une beauté.

LA scène : Sangailé et Austé, faisant l’amour pour la première fois dans un champ au crépuscule, noyées dans leurs robes guirlandes. Du velours.

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5. A Girl walks home alone at night, de Ana Lily Armipour : On croyait avoir assez soupé des suceurs de sang : après l’incroyablement pédant Only lovers left alive, le cas semblait même irréparable. Fort d’un statut singulier (une réalisatrice iranienne et une production assurée par Elijah Wood), A Girl walks pourrait s’apparenter d’abord à un gentil film arty, un peu bizarre, un peu gauche, un peu ailleurs. Loin de l’exercice de style redouté, cette romance nocturne au charme déroutant (ville fantôme et vampire en burqa) joue la carte de l’insolite, plutôt que du racolage et de la niaiserie. Il y a une âme pop (une scène de coup de foudre sur fond de White Lies à se rouler par terre de bonheur), une densité expressionniste (empruntant autant au cinéma muet qu’à la bande dessinée) et une extase électrique qu’on a pas vu venir. Et c’est beau, très beau. CRITIQUE COMPLÈTE 

La scène : Tombant amoureuse d’un Dracula de pacotille, l’héroïne l’invite chez lui et le couvre de musique, en bonne vampire pop. Appel du sang, appel du coeur, le temps se suspend et Death des White Lies rugit de l’ampli. Et c’est formidable.

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6. Valley of Love, de Guillaume Nicloux : Gerard (Depardieu) et Isabelle (Huppert) se sont aimés il y a longtemps. Leur fils s’est suicidé il y a quelques années et ils n’ont jamais sû pourquoi, les laissant dans leur culpabilité. Un jour, ils reçoivent tous deux une lettre d’entre les morts de leur géniture, qui leur promet de venir les voir dans la vallée de la mort, durant une semaine précise. Les voilà en morceaux, à l’intérieur et à l’extérieur, traînant sous le cagnard à la recherche d’un revenant ou d’une mauvaise farce. Sans surprise, on a assez peu relevé que Valley of love cachait un vrai beau film fantastique (traversé de passages à la Twin Peaks), mariant une superbe histoire de fantômes à un hommage touchant et fragile à deux monstres du cinéma français, qui apportent avec eux l’écho de leur propre vie. Le tout filmant précieusement la vallée de la mort, nappée dans une atmosphère hors du monde, où le désert américain quitte son habit de western pour se faire enfer magique. Nicloux réanime un amour éteint dans le mystère de la mort, et c’est diablement beau.

LA scène : Difficile de parler sans spoiler du dernier instant, où rien n’est montré ou presque, mais tout est dit. Le spectateur, tout comme les deux acteurs/personnages, n’est pas sûr d’avoir tout vu, tout compris. Mais il a ressenti.

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7. Vampires en toute intimité, de Jemaine Clement & Taika Waititi (DTV) : Des vampires, encore ? Oui, encore, toujours. Mais ceux là sont drôles, très drôles. Condamné chez nous à une sortie e-cinema (avec un doublage signé Bruno & Nicolas), ce petit film suit les tribulations d’une coloc de vampires, façon reportage à la petite semaine. Autre témoin de la vitalité du cinéma de genre néo-zélandais cette année (avec DeathGasm ou Housebound), What we do in the shadows (de son vrai titre) rapièce les clichés vampiriques avec une énergie incroyable, alors qu’on pensait que tout avait déjà été fait dans le domaine. Avec son humour à la Monty Python, ses personnages attachants, son bestiaire déglingué (loups-garous, zombies et on en passe) ses situations hilarantes, voilà un joyeux bordel où l’hémoglobine pétille.

LA scène : Exercice périlleux que d’extirper une scène parmi d’autres dans ce beau train fantôme de la connerie. Pour la forme, citons l’inspection inopinée d’une bande de policiers dans le manoir sans dessus dessous, hypnotisés alors maladroitement histoire de ne pas mettre à sac cette bouche de l’enfer.

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8. Au-delà des montagnes, de Jia Zhang-Ke : Nous sommes en 99. Tao aime la vie, sa vie. Elle chante pour le nouvel an, danse sur Go West, et fait tourner les têtes de Lianzi, un mineur modeste, et Jinsheng, un homme plus riche et plus entreprenant. Et agressif avec ça, puisqu’il obligera la jeune fille à faire son choix. En 2014 et en 2025, que sont-ils devenus ? Un tourbillon de vie comme un autre, dans une Chine éclatée, en suspend, comme au bord du gouffre, ou d’un renouveau. Après un Touch of sin qui irriguait une hargne noire et sans pitié, Mountain May Depart sera le calme après la tempête pour Jia Zhang-Ke, mélo à la fois simple, passionnant et bouleversant, télescopant à la fois l’humeur d’un pays et des lignes de vie universelles (ce ballet d’échos, se transmettant par des lieux, un objet ou une chanson, symboles et ruines des regrets et des choix d’une existence). Chouchou du dernier festival de Cannes, le film en ressortira bredouille. Grande injustice pour le plus beau film de cette fin d’année. Ou de l’année…

LA scène : La bouleversante dernière séquence, où Go West des Pet Shop Boys retenti sous la neige (et on ne vous dira pas pourquoi).

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9. The Duke of Burgundy, de Peter Strickland : À une époque où le SM redevient chic (hélas ?), Strickland embaume encore les salles obscures d’un parfum vintage et sensuel, sans racolage ni niaiserie. Une esclave. Une maîtresse. Deux femmes. Et une combinaison amoureuse qui se tord, se fourvoie, dans des décors gothiques chuchotant des fantômes d’amour. Chez Strickland, la sensualité passe par le son, les bruits, les déclarations susurrées, le tout enfermé dans une étrange boucle romantique traversée de papillons. Tellement à part, tellement précieux, qu’on ne peut que aimer. CRITIQUE COMPLÈTE 

LA scène : Au bout de leurs jeux de dominations, les deux héroïnes respirent en s’offrant enfin une nuit d’amour. À la lueur des bougies, les mains frôlent les tissus, les collants glissent. Les corps en accords, enfin.

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10. The Guest, de Adam Wingard (DTV) : Après le très énervant You’re Next, The Guest semble donner carrément une autre ampleur aux envies d’Adam Wingard, plus détendu et moins obsédé à l’idée de jouer avec des codes façon petit malin. Carré, styilisé, venu d’un autre temps, The Guest epouse une forme proche des Carpenter 80’s (scope, musique synthé et tout le tralala) au service d’un script brassant Théorème, Rambo, Terminator et Drive (!) voyant un soldat accueilli à bras ouvert par une famille lambda dont il va régler les soucis par la force. Amusant c’est certain, mais beau comme un diable aussi, avec une tonalité pop stimulante, et des scènes jouissives. Dommage qu’il ne verra aucun salle française, il le méritait bien.

LA scène : L’affrontement final dans un labyrinthe façon Dario Argento/Clip 80’s, quelque part entre le rêve sanglant et la fantasmagorie fluo. Oh Anthonio, my Anthonio…

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11. Mezzanotte – Les nuits de Davide :  de Sebastiano Riso : Une sortie tardive et un peu injuste (affiche passe partout à la clef) pour ce Oliver Twist pasolinien et premier long réussi. Adolescent androgyne autant adoré par sa mère qu’il est haï par son père, Davide s’échappe du foyer pour aller vivre dans les rues de Catane, où il se liera d’amitié avec une troupe de prostitué(e)s. Sans voyeurisme ni débordements trash (ce que le sujet difficile – la prostitution masculine – scande de prime abord), Mezzanotte sait surtout se montrer particulièrement émouvant, auscultant un monde d’outsiders extravaguants avec douceur et violence. Dans la survie, le rejet, il y a un cri de rage sourd, qui trouvera le temps d’exploser dans un dernier plan radical.

LA scène : Réfugié chez un disquaire muet, Davide découvre le secret entourant l’existence d’une collection de polaroids au son d’une chanson kitsch de Donatella Rettore. Une scène terrible.

starwarsart

12. Star Wars : Le réveil de la force, de JJ Abrahams : Il a fallu choisir entre les deux meilleurs blockbusters de l’année, et le duel fut sanglant entre Fury Road et ce Star Wars, qui a remporté la partie pour des raisons tout à fait personnelles. Car tout n’est pas parfait, en bon épisode introductif qu’il est, tout comme les films de la prélogie ne l’ont d’ailleurs jamais été. Inutile de revenir donc sur des petits détails perfectibles pour ce film de fan pour les fans, par un fan, cependant loin d’un très vain et maladroit Jurassic World. Une plastique à l’ancienne miraculeuse, un bad guy fragile et bizarroïde (attendons de voir la suite…), des rires, des larmes (souvent de joie d’ailleurs), de l’empowerment féminin bien vu (dans la droite lignée de Fury Road d’ailleurs), des promesses…Un très beau divertissement et un chouette moment de cinéma. C’est bien ce qu’on demande à un Star Wars.

LA scène : L’arrivée du générique tout simplement, avec son texte déroulant et les clameurs de la salle qui vont avec : commencer un film dans les frissons, l’extase, la nostalgie. Ouf.

 

LE FLOP : 

1. Foxcatcher
2. Fast & Furious 7
3. Everything will be fine
4. Docteur Frankenstein
5. Queen of Earth
6. Jurassic World
7. Pixels
8. Knight of Cup
9. Big Eyes
10. Inherent Vice
11. Everest
12. Tale of Tales

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