Six Feet Under (2001-2005) Alan Ball : Thanatos Therapy

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« You can’t take a picture of this.
It’s already gone. »

Fin des années 90 – début des années 2000 : nous le savons tous et nous nous en rappelons puisque les miettes qu’ils ont laissé constituent ce que nous regardons aujourd’hui, mais HBO a changé la face de la télévision (Showtime n’étant pas très loin non plus). Comme ça, comme une gifle. Mais avec triple écho : Sex & the City, Les Sopranos et Oz. Si le premier réinvente la représentation de la sexualité féminine et du sexe tout court à la télévision, les deux autres prouvent que le média télévisuel peut dorénavant concurrencer le cinéma et, chaîne privée oblige, tout se permettre ou presque graphiquement parlant. Non, les choses ne seront plus jamais les mêmes (bien que Les contes de la crypte – toujours de HBO – allait déjà assez loin quelques années auparavant).

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Multi-oscarisé, American Beauty voit son scénariste Alan Ball alléché par ce nouveau tournant télévisuel  : c’est ainsi que naquit Six Feet Under, saga familiale abordant frontalement un corps de métier peu abordé (voire pas du tout ?) au cinéma et à la télé : les pompes funèbres. En tout cas, pas sous un angle horrifique ou grotesque…

On ne nous cachera donc plus grand-chose du traitement des cadavres, alors réceptionnés, vidés, habillés, pomponnés, prêt à parader aux yeux des vivants avant de revenir au néant après quelques grasses transactions. Une manière de découvrir les difficultés rencontrées par la thanatopraxie (cadavres en morceaux et cie…), ou encore les différents familiaux quant aux volontés du défunt, les demandes excentriques, les refus de dernières minutes ou la destinée des cendres non réclamées. Tout est là.

Nathaniel Fisher, patriarche et propriétaire d’une petite entreprise au service des morts, meurt sans crier gare dans un accident de voiture. Il suffira d’une collision avec un bus pour changer toute l’organisation de sa petite famille, à savoir sa femme Ruth et ses trois enfants Nath, David et Claire. C’est bien connu : la mort ça vous change la vie.

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Dans les scénettes ouvrant chaque épisode, un inconnu (voire même plusieurs) cède à la grande faucheuse avant de voir son épitaphe apparaître dans un fondu aveuglant. Pas vraiment une idée gadget, tant certaines morts auront une incidence plus ou moins directe sur le cours de l’histoire à suivre, le tout dans des mises en scènes à retardement allant jusqu’à évoquer parfois Destination Finale. Des morts parfois hilarantes, injustes ou cruelles. Sans logique ou arbitraires, inattendues ou au contraire prévisibles. Vieux ou enfants, tout le monde y passe, de la plus belle à la pire des manières, seul ou bien entouré. Ce qu’il en reste, c’est que personne n’est protégé, faisant de la vie un roman à la fin abrupte et insoupçonnable. Six Feet Under ne se targue pas de donner un sens à la vie ou à la mort, mais en souligne l’absurdité reine.

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Cinq saisons suffiront à traverser cinq ans de la vie des Fisher qui, à l’inverse de ce que l’on pourrait croire, ne se sont jamais totalement habitués à la mort, malgré le défilé de macchabées dans le sous-sol.

Nath (Peter Krause, intense), esprit solitaire et rebelle, a quitté la maison adolescent, et revient d’abord avec réticence, avant de reprendre le flambeau et rencontrer Brenda (Rachel Griffiths, géniale), une masseuse intelligente et un peu toquée. David, homo dans le placard très religieux, est au contraire plus à l’aise avec le métier, très habitué à intérioriser à tout va. Claire (Lauren Ambrose, lumineuse), la cadette, est une adolescente paumée, attirant les garçons un peu fêlés, et se réfugiant dans l’art pour exprimer ses émotions. Et il y a Ruth (irrésistible Frances Conroy), la veuve éplorée, qui s’est enfermée dans le rôle de mère au foyer, mais cherche l’amour et la compassion, tant bien que mal avec ses enfants ou avec les amants qui vont alors succéder à son défunt mari. Ou Federico, père de famille et thanatopracteur de l’entreprise qui tente désespérément de s’intégrer dans ce microcosme et d’élever sa position. Et puis les morts eux-même interviennent, cyniques et détachés, apportant l’espoir, la peur, le doute, la haine : rien de fantastique à proprement parlé dans tout ça, mais de l’illustration de conscience, pure et simple.

Alors qu’ils se considèrent comme une cellule dysfonctionnelle, les Fischer seront pourtant entourés en permanence de familles toutes aussi, voire bien plus ravagées, qu’elle, des Chenowith en passant par les Diaz, les Charles ou toute la cohorte de clients venant sonner à leur porte. Tout comme il l’avait fait dans American Beauty, Ball décortique une société américaine en pleurs, contradictoire et névrosée : en somme celle qu’on ne voyait pas à la télé américaine.

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Tout le show repose donc sur une vision du quotidien proche du champ de bataille, mais dont la mise en scène ne souligne jamais agressivement les sursauts ou les conséquences, même dans les instants les plus graves. D’ailleurs, si l’on devait donner de vagues lignes directrices à chaque saison, cela pourrait ressembler à cela : la saison 1 sont des retrouvailles pour les personnages, une présentation pour nous, un nouveau départ, un premier deuil, un premier choc : la S2 inspecte comment le chaos s’y immisce : la 3 ressemble davantage à une respiration, où chacun peut vivre sa vie…avant d’être rattraper par une nouvelle hécatombe  ; la 4 c’est bien l’après-traumatisme ou comment gérer de nouvelles blessures, de nouvelles failles pour avancer ; la 5 explose les tensions de chacun pour mieux enfin conclure définitivement la série. En somme : l’enterrer.

Le cast, quant à lui, est saisissant : si on ne compte pas tous les acteurs principaux, qui ne rebondiront pas toujours vu l’impact de leur rôle (du moins on le suppose), la série a su offrir une poignée de révélations (Patricia Clarkson, Jeremy Sisto, Rainn Wilson, Ben Foster…) et des passages plus ou moins furtifs d’actrices talentueuses bien trop sous-employées (Lily Taylor, Alice Krige, Molly Parker, Illeana Douglas, Catherine O’Hara…).

Six Feet Under starring Rachel Griffiths, Peter Krause, Michael C.Hall, Frances Conroy, Lauren Ambrose, Freddy Rodriguez, Mathew St. Patrick, Justina Machado, Jeremy Sisto and James Cromwell

Dans son format même, la série ne bouscule cependant pas les codes du genre (à défaut peut-être des cliffhangers jouant avec l’état de santé de Nath) : seule exception, un épisode insoutenable quittant les personnages en cours de route pour articuler un arc narratif autour de David, aux prises avec un auto-stoppeur détraqué. Un moment de télévision tétanisant, bouleversant à la fois la ligne directrice de la série et la vie de son personnage : si les Fisher avaient fait face à la mort, à la maladie ou au chagrin, ils n’avaient pas encore rencontré le mal. Quelque chose alors se brisait.

La grande force de Six Feet Under, en plus de l’univers inhabituel dans lequel il évolue, c’est de dresser le tableau de personnages névrosés, mais jamais caricaturaux, avec une bonne louche d’humour noir et de lucidité. Ils peuvent être insupportables, loufoques, irritables, touchants, hystériques, cela ne change rien au fait que l’on n’y croit et on les aime. Parce qu’à travers la famille Fisher, leurs amis et amants, mais aussi toutes les personnes défilant dans leur salon funéraire, il y a forcément un peu de nous.

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À l’époque, la liberté de Six Feet Under pouvait paraître sidérante : parler de sexe, de sujets tabous ou difficiles (le deuil, le traitement des corps ou le business funéraire bien sûr, mais aussi l’addiction au sexe ou à la drogue, l’inceste, la folie, le suicide, la solitude, la maladie, l’euthanasie…) à évidemment contribuer au succès de la série. Ce qu’il apporte surtout, c’est sa vision de la communauté LGBT, débarrassée de tabous, de préjugés et de clichés : les deux séries Queer as Folk sont passées par là, et le personnage de David, incarné par Michael « Dexter » C.Hall, vit un destin aussi important que n’importe quel personnage hétéro. Si la bisexualité de quelques autres personnages prend une place moindre, tout ce qui gravite autour de David offre de grands sujets rarement (voire même pas du tout) rencontrés sur le petit ou le grand écran : le coming-out bien sûr, mais aussi les crimes homophobes, la vie de couple et surtout l’adoption, qui prend une part essentielle dans la dernière saison.

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Après l’ouragan télévisuel vécu dans les années 2000, tout pourrait paraître sage sur bien des aspects (plus de scènes de sexe habillées que de sexualité frontale, peu de maquillages gores sauf peut-être vers la fin de la série), surtout lorsqu’une série comme Nip/Tuck faisait de la concurrence trash en mettant en valeur toutes les déviances de la société : sauf que Six Feet Under n’a rien d’une série racoleuse (même si un cadavre avec une érection, ça surprendra toujours un peu…), et réussit à trouver sa part entre le mélo lisse et la subversion à tout prix. Il faut cependant un morale d’aplomb pour encaisser toutes les névroses cataloguées à travers les saisons, pour affronter les situations et les questions délicates posées ça et là : comment vivre le deuil du père, de sa femme, ou de son enfant ? Comment vivre avec un proche dépressif ou borderline ? Affronter le traumatisme dû à une agression ? Prendre la décision d’un avortement ? Voir son mariage se décomposer ou son couple se déliter petit à petit ? Vivre avec la maladie ? Et pourtant pas de doute, Six Feet Under est une vraie thérapie en soi. Un miracle.

Mais cette empathie, cette force psychologique, ces liens que l’on créer, nous ont fait rentrer dans la maison des Fisher, comme si on y était invité : en toute logique, Six Feet Under devra tout de même s’arrêter, vivre sa fin, et le fera au bon moment. Ball bouclera la boucle dans un épilogue qui aura traumatisé toute une génération, révélant au passage la voix d’une certaine Sia avec le maintenant mythique Breathe Me. Une fin parfaite mais éprouvante, un choc tel que Six Feet Under peut se targuer de nous avoir donner l’impression d’avoir perdu un membre de la famille. Ou plutôt une famille entière…

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