L’Express de Minuit #23 – Septembre 2015

youth* Youth, de Paolo Sorrentino : Si Youth aurait pu avoir un sous-titre, ce serait incontestablement « La grande Bellezza 2 ». Non pas que Sorrentino se répète dans sa tâche, mais bien au contraire, il en offre un parfait prolongement (à tel point que Michael Caine ressemble (sans hasard ?) à Tony Servillo). Il offre le regard sur le crépuscule d’une vie, irradiée par les ombres du passé, la culpabilité et les joies. Désir de jouir encore, de vivre, de mourir pour certains, de renaître parfois. La gravité ne carbure jamais sans drôlerie, le grotesque ne se passe pas de tendresse (pelletée de personnages felliniens paumés, hors-normes, mais aimés par celui qui les filme). Le tout dans un cadre parfaitement cinégénique (un hotel dans les Alpes), enfermant deux hommes (un musicien à la retraite et un réalisateur au bout du rouleau) face à leurs souvenirs et leurs contradictions. Malgré l’éblouissement permanent (le rêve de la ville engloutie, le défilé des actrices imaginaires, les corps épuisés dans les saunas, Venise sous l’orage…), Sorrentino traîne encore des détracteurs impitoyables. Bien que le spectacle, certes superbe, incisif et lyrique, soit un peu en déça de La Grande Bellezza, l’homme demeure la précieuse lueur d’un certain cinéma italien.

splendour

* Cemetery of Splendour, de Apichatpong Weerasethakul : Le dernier film de Weerasethakul, un somnifère ? Peut-être, mais conscient sans doute. Parce qu’il nous parle de rêves, de soldats endormis et narcoleptiques, ou de dimensions parallèles. Un monde banal en apparence où il faut rêver les yeux ouverts pour découvrir des divinités camouflées et des vies antérieures. Derrière le sacré, le mystique, le charnel intervient, bizarre, trivial (la merde, le sperme, une érection, une jambe difforme qu’on lèche). Du cinéma planant, autre, déroutant. C’est à vous de voir bien sûr.

 

knock* Knock Knock, de Eli Roth : Plutôt discret après la hype des deux Hostel, Eli Roth a surtout pas mal de temps sur sa serie (ratée) Hemlock Grove et sur la distribution chaotique de Green Inferno (qu’on pourrait enfin voir cette année). Difficile du coup de comprendre quel fut son intérêt à tourner ce Knock Knock, remake plus ou moins assumé de l’obscur Death Game : un bon père de famille y est assaillie par deux beautés surgissant dans la nuit, le séduisant d’abord pour ensuite transformer son quotidien en enfer. De la part d’un réalisateur aussi beau parleur (mais aussi plus malin et intelligent qu’on ne le croit), on attendait bien mieux de ce Hollywood Night (on pense beaucoup aux thrillers sexy/domestiques des 90’s en un poil plus cynique) finalement bien sage (la scène la plus violente se résumant à une fourchette plantée dans l’épaule).

288924* Queen of Earth, de Alex Ross Perry : Quand les dérives Polanskiennes rencontre le style brut de Cassavetes, ça donne donc Queen of Earth. Deux amies pas très amies se réfugient dans une cabane au fond des bois histoire de méditer sur leur piètre vie sentimentale. Et tout s’effondre quand l’une d’elles commence petit à petit à sombrer dans la démence. Bien trop paralysé par ses références, Perry signe un film d’actrices, certes monstrueuses (en particulier Elizabeth Moss, qui dévore chaque plan), mais totalement vain.

frot* Marguerite, de Xavier Giannoli : Toujours à l’aise du côté des perchées rigolotes, Catherine Frot n’offrira toujours pas un contre emploi à sa carrière ce coup-ci, mais se régale dans cette interprétation du mythe de Florence Jenkins, la plus mauvaise chanteuse du monde. Du bon cinéma grand public, un peu toc, un peu académique, mais attachant, Marguerite scrute avec tendresse un personnage hilarant et pathétique, et même un peu tragique sur les bords (toute la structure renvoyant à celle d’un opéra jusqu’à une conclusion plus noire). Tout autour, Michel Fau vaut aussi largement le coup d’oeil, croisement improbable de Claude Pièplu et de Divine.

everest* Everest, de Balthazar Kormakur : Inspiré d’une expédition tragique survenue à la fin des 90’s, Everest a subi d’étranges comparaison avec Gravity, alors qu’il offre un versant anti-spectaculaire très éloigné de son pseudo-cousin Vertical Limit. Loin de l’immersion poétique de Cuaron, Everest est travaillé par la crédibilité de la première à la dernière image, le tout reconstitué sobrement et servi par de belles prises de vues. On s’arrêtera malheureusement là pour les louanges, tant le découpage dessert toute la tension et l’atmosphère (donnant l’impression d’assister à une longue intro d’une heure et demie). Finalement peu excitant, et peu effrayant tant on se fiche du destin des personnages certes sympathiques (Gyllenhaal en barbu relax, Worthington très contrarié, Keira Knightley en pleurs, Emily Watson inquiète…) mais évincés maladroitement du récit. Quant à la bonne couche de pathos (épouses éplorées au téléphone, apparition angélique et on en passe), elle achève définitivement l’entreprise.

maryland* Maryland, de Alice Winocour : Éternel fauve blessé, Matthias Schoenaerts traîne à nouveau sa carcasse d’amour dans un film mêlant les thématiques de Bodyguard et de Drive (la machine à tuer in love) sans trop y toucher…mais quand même. Traumatisé, névrosé, vidé, un ancien soldat finit par assurer la sécurité d’une bourgeoise ignorant les activités louches de son mari, jusqu’au jour où des tueurs s’incrustent dans la baraque. Difficile de savoir où veut en venir Winocour malgré le charisme animal du personnage principal, des saillies de violences brutes et une b.o de Gesaffelstein traduisant assez bien la tempête sous le crâne du héros…tout en étant écartée trop tôt.

seidl* Sous-sols, de Elrich Seidl : Quoiqu’il fasse, Seidl épouse toute l’horreur du monde et n’en démord pas, le sourire en coin. Après sa trilogie Paradis (qui ressemblait logiquement à l’enfer), il scrute cette fois ce qui ce cache dans les sous-sols de quidams qu’on jurerait respectables, filmant son documentaire comme un livre d’images harmonieux et déglingué : nazi décomplexé (et musicien), couple sado-masochiste, prostituée, flingueur chanteur… c’est toujours très drôle, glauque et furieusement dérangeant, à défaut de dire quelque chose de nouveau de son auteur.

 

 

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