[L’heure du bilan] L’Étrange Festival, Vingtième Édition

C’est durant ce joli mois de Septembre que L’étrange festival, partenaire du cinéma tant prisé ici (et en somme fou, gore, bizarre, poétique, coup de poing, bis, incontrôlable…) fêtait son vingtième anniversaire. Une bonne raison donc de s’y rendre cette année, pour partir en quête de films obscurs, de (re)découvertes et de futurs films cultes.

* It Follows, de David Robert Mitchell : Son buzz au festival de Cannes n’avait rien d’anodin : It Follows est sans doute le film fantastique le plus renversant qu’on ai vu depuis Morse. Teen-Movie sensible saccagé par un mal étrange (en l’occurrence une malédiction sexuellement transmissible !), sans cesse hanté par les spectres de John Carpenter et de Charles Burns, c’était sans aucun doute la révélation du festival. On ne laissera pas passer sa sortie française.  CRITIQUE COMPLÈTE 

* Open Windows, de Nacho Vigalondo : Entre found footage d’un nouveau genre, techno-thriller et faux giallo, Vigalondo tisse sa toile de petit malin dans cette série b au concept high-tech : tout l’action se déroule sur l’écran d’un ordinateur ! Mésaventure improbable et réjouissante du fan d’une starlette incarnée par la porn star Sasha Grey (qui, on vous le donne en mille, ne restera pas habillée très longtemps) piégé par un hacker sadique, tout se projette à travers webcam, écran de streaming, caméra espion et autres objets piratés. Vigalondo, très motivé, ne sait plus s’arrêter, enchaînant les rebondissement jusqu’au ridicule : mais son traitement du voyeurisme 2.0 et du hacking résonne étrangement en ses temps de stars « leakées » dans leur intimité.

* These final hours, de Zack Hildich : Il ne reste que quelques heures avant que le monde ne soit cramé, définitivement et totalement. Quelques heures pour un pauvre quidam, qui devra choisir entre jouer le bon samaritain avec une gamine, l’amant romantique avec sa maîtresse ou le jouisseur impudent dans une orgie. Dans les rues, tout le monde réagit à sa manière, mais souvent dans le chaos le plus total. D’une idée de départ alléchante, These Final Hours se disloque très vite, alourdie par une réalisation ultra racoleuse et des figures souvent caricaturales (une sous Cameron Diaz hystérique, une galerie de psychopathes débiles…). Mieux vaut revoir Appel d’Urgence, auquel il essaye de succéder désespérément.

* White Dog, de Kornel Mundruczo : Justement récompensé dans la section Un certain regard, White Godtrouve le parfait chemin entre cinéma d’auteur rigoureux et œuvre spectaculaire et accessible. Pour cela, il porte un regard universel (et même intemporel) sur les rapports entre l’homme et le chien, sacré meilleur ami de l’homme, et pourtant tout autant victime. À la fois versant un peu « rough » de Beethoven (si si!) et continuation thématique de White Dog (le detournement du titre n’est pas un hasard), le film de Mundruczo passe d’un drame à hauteur d’homme et d’animal à une fable violente et vengeresse où toute une meute se retourne contre une ville entière ! Sans aucun doute le film le bouleversant du festival, et le plus surprenant. Prévu dans les starting blocks en Décembre, on en reparlera évidemment plus en détails.

* The Canal, de Ivan Cavanagh : Présenté comme un des bijoux made in Ireland du festival, The Canalscandalise plus qu’il ne réjouit. Sur des bases déjà fragiles évoquant un certain Berbarian Sound Studio (un père de famille découvre que sa maison est hantée après la découverte d’une vidéo morbide), cette ghost-story à l’ancienne tombe dans tous les pièges modernes du genre, en recrachant des scènes entières empruntées ci et là : Ring, Les innocents, Silent Hill, Amityville la maison du diable, Paranormal Activity… Derrière une cascade de poncifs (veuf dépressif, gamin pas si innocent, jumpscares boiteux, fantômes jouant à cache cache sur des vidéos, policier cynique…), The canal s’enterre lentement mais sûrement, laissant aux oubliettes ses rares qualités (esthétique soignée, utilisation d’une caméra primitive pour certaines séquences…). Triste.

* New-York City Inferno (1978), de Jacques Scandelari : Sélectionné par les soins de Jacques Audiard au détour de sa carte blanche, ce porno gay du mystérieux Jacques Scandelari (à qui on doit aussi un Sade 69 ringard et spectaculaire) ferait passer Cruising pour du petit lait (et on se demande si Friedkin ne s’en est pas inspiré). Un français part à NY à l’assaut du quartier gay dans l’espoir de retrouver son amant, là quelque part, au milieu d’une tripotée de silhouettes avides. À la lisière du documentaire (en particulier lors des scènes orgiaques), Scandelari filme avec passion et sans dégoût une époque décadente et révolue, celle du Village période pré-Sida, où le plaisir guettait à tous les coins de rue, où tout était possible. Un tourbillon de plaisir plus riche que son récit prétexte semble être, jamais redondant, toujours passionnant, jusque dans sa plongée finale dans un pandémonium SM. Dans ces bas-fonds, on ne sait plus où est le paradis, et où est l’enfer.

* Alleluia, de Fabrice Du Welz : Critique ICI

* Killers, des Mo Brothers : Ayant réussi à s’imposer jusque là par la force (leurs segments pour VHS 2 et ABC’s of Death étaient absolument démentiels), les Mo Brothers s’attaquent à une fresque meurtrière de 2h10, tournée entre le Japon et l’Indonésie. À coups de videos snuffs tournées par leur soin, un Patrick Bateman nippon et un vengeur amateur de Jakarta se découvrent et s’affrontent sur le net, jusqu’à voir leur vie s’effondrer dans le chaos. Racoleur mais rarement choquant, ambitieux mais maladroit, et surtout bien trop long, Killers se mélange assez vite les pinceaux jusqu’à imiter les tics du thriller coréen : cruauté sidérante (et parfois gratuite), musique classique, personnages allumés, élégance et horreur…mais ne vaut-il pas mieux revoir les modèles ?

* The tribe, de Myroslav Slaboshpytskiy : Petite sensation au dernier festival de Cannes, The Tribe ne pardonne pas, et ne cherche pas à se faire aimer, ou si peu. Dans un silence hypnotique, un adolescent intègre une école de sourds et muets où les plus âgés règnent à coups de poing, de racket et de réseaux louches. Sans aucun sous-titrage, sans musique, brutal et désespérément contemplatif (plan-séquences soigneux et en temps réel) : on peut dire que l’objectif, assommer et bousculer, est réussi. Mais si ses images marquent (un 69 inattendu, une scène d’avortement insoutenable, une conclusion implacable…), la proportion de l’auteur a étiré exagérément son œuvre tape souvent sur les nerfs, sans compter l’inspiration parfois envahissante d’Alan Clarke et de son terrible Scum. Malgré l’esbroufe, malgré la rage muette, il n’arrive pas à la cheville de son modèle.

* Horsehead, de Romain Basset : Projet à la gestation plus que difficile, ce Horsehead, anciennement Fièvre, est l’aboutissement d’un passionné bien de chez nous, qui renoue ici avec un cinéma horrifique à l’ancienne. Et comme toujours, les citations (bien intégrées) et les intentions, sont louables jusqu’à bout : une étudiante s’empêtre ici dans un trip onirique, partant à la recherche de son passé familial dans des rêves conscients qui vont, petit à petit, la perdre. Sorte de Compagnie des loups façon Jean Rollin (ambiance du terroir, crucifiée topless, saphisme discret, climat surréaliste renvoyant à la peinture décadente et baroque…), Horseheadbénéficie d’un casting anglophone solide (Catriona McColl, magnétique, face à Murray Head !) mais voit son implication émotionnelle s’effondrer scènes après scènes. Pas détestable donc, mais loupé.

* The World of Kanako, de Tetsuya Nakashima : Derrière la neige, derrière les sourires, derrière les lumières de la ville, des mots se perdent dans le bruit. Un mot d’amour, un cri de haine. Puis du sang, beaucoup. Autant dire que les premières images de World of Kanako calment bien, invitant le spectaculaire à un puzzle éclatant et barré, qui se passera de limites. Variation nippone de Hardcore  (un ancien flic part à la recherche de sa fille, bien évidemment dissimulée derrière des secrets inavouables), ce gros succès nippon impressionne d’abord par son montage percutant avant de s’enfoncer dans une complaisance de plus en plus irritante. Noyé dans le cœur noir du Japon (lolita perverse, viols d’adolescents, tortures, drogues…), le héros est une épave passant le métrage à tabasser et à violer des femmes, que le réalisateur traite soit comme une ordure à la Bukowski soit comme un héros tarantinesque ; ce qui est de tout de suite plus discutable. Allant nager dans les eaux troubles de Sono Sion (déglingage de la société japonaise, goût du sacré et du gore) et de Park Chan-Wook (tourbillon de vengeance sordide, personnages immondes), Nakashima ne trouve pas d’équilibre dans l’excès de son jouet, interminable qui est plus est.

* A Girl walks home alone at night, de Ana Lily Armipour : On croyait avoir assez soupé des suceurs de sang : après l’incroyablement pédant Only lovers left alive, le cas semblait même irréparable. Fort d’un statut singulier (une réalisatrice iranienne et une production assurée par Elijah Wood), A Girl walks pourrait s’apparenter d’abord à un gentil film arty, un peu bizarre, un peu gauche, un peu ailleurs. Loin de l’exercice de style redouté, cette romance nocturne au charme déroutant (ville fantôme et vampire en burqa) joue la carte de l’insolite, plutôt que du racolage et de la niaiserie. Il y a une âme pop (une scène de coup de foudre sur fond de White Lies à se rouler par terre de bonheur), une densité expressionniste (empruntant autant au cinéma muet qu’à la bande dessinée) et une extase électrique qu’on a pas vu venir. Et c’est beau, très beau. CRITIQUE COMPLÈTE 

* Cub, de Jonas Govaerts : Petite bombe belge qu’on attendait pas, Cub (ou Welp) creuse le sillon de ces œuvres référentielles, qui tentent tant bien que mal de faire du neuf avec du vieux. Sauf qu’ici, cette escapade forestière d’une colonie de scouts dans un bois hanté par un enfant sauvage et un boogeyman indestructible, fonctionne admirablement, bien aidée il faut dire par une superbe plastique (une photo incroyable de Nicolas Karakatsanis et une b.o tendance Goblins/Carpenter du meilleur effet). Ce croisement carrément violent et cruel entre une production Amblin (même le jeune héros ressemble à River Phoenix période Stand By Me !) et les bandes de vidéo-clubs horrifiques 80’s (on pense à Survivance, Fortress ou encore Massacre au camp d’été) rappelle surtout tout ce que Aux yeux des vivants avait tenté de faire sans grand succès.

* The voices, de Marjane Satrapi : Recup’ d’un scénario que personne ne voulait, ce Voices est un essai hollywoodien comme on en voit peu pour une artiste européenne, en l’occurrence ici Miss Persepolis qui abandonne totalement son univers habituel. Proche de Super dans son description d’un psychopathe « sans le faire exprès », incarné par un Ryan Reynolds béat et schizo, alors poussé au meurtre par un chien affable, un chat ordurier à l’accent cockney et des têtes coupées ! Bien qu’absurde et décalé d’un plan à l’autre, jonglant entre le gore et la naïveté, la crasse et le pathétique, The voices prouve surtout que l’originalité n’excuse pas tout. Bien trop redondant et pas si drôle, longuet et maladroit (des scènes musicales réjouissantes sur le papier mais sans impact à l’écran, des ruptures de tons mal agencées), l’ovni (car c’est bien le cas malgré tout) de Satrapi a tout de même convaincu jury et public. Curieux… CRITIQUE COMPLÈTE 


          
        

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