Saint-Laurent (2014) Bertrand Bonello : Le beau monstre

– J’ai crée un monstre, maintenant je dois vivre avec…

– Un beau monstre !

Même au cinéma, la mode attire la convoitise, et certains iraient jusqu’à parler de contrefaçons. Ainsi la rivalité de ses deux YSL rappellent étrangement celles qui liaient Coco avant Chanel et Coco Chanel & Igor Stravinski, deux films qui abordaient le mythe Coco sous un angle radicalement différent. Point de contrefaçons, de remake, de succédanés : deux dimensions différentes s’opposent à nouveau.
Oeuvre rigoureuse, officielle, labellisé, le YSL de Jalil Lespert était, il faut l’avouer, un bon biopic qui, malgré une surveillance rapprochée, n’occultait pas les zones les plus sombres du mythe Saint-Laurent : les tromperies, les excès, la maladie mentale, les rapports violents…Lespert échappait sans doute à quelque chose de trop beau, trop amidonné, mais prenait moins de risque dans la forme. On savait que de ce côté, c’est Bonello qui s’y retrouverait.
Si l’organisation des choses fera hélas passer Saint-Laurent pour le « film arrivé après », c’est pourtant Bonello et son équipe qui avaient déjà mordu dedans. Sans doute froissé de ne pas être le premier sur la ligne, Bergé fera évidemment tout pour que le film soit maudit, faisant tourner investisseurs et intéressés dans sa direction. Malgré les mésaventures avec Lespert et Bergé, les coupes de budget et le découragement généralisé, Bonello ira tout de même au bout de son projet, qui n’occupe que la période charnière et brûlante de YSL, entre 67 et 77.
Dans une chambre d’hôtel obscure, un YSL fantomatique et gracile déploie ses cicatrices au téléphone : on sait dès les premières minutes que Bonello va piocher dans l’étrange beauté et la fragilité du personnage. La France, tout comme l’atelier de YSL est en plein bouleversement : dans un somptueux split-screen, Mai 68 et la guerre d’Algérie se bousculent aux côtés des créations rutilantes de l’artiste.
Les Seventies arrivent, pleine de folies et d’horreurs sublimes. C’est la révolution, la sève créatrice qui coule à flot. Dans ce fracas, on croise, on devine, on évoque Andy Warhol, Helmut Newton, Marguerite Duras, les Velvet Underground ou Klaus Nomi. 
On se noie dans le Disco et la Soul, on aime et on abuse. Tout est à faire et à défaire. Bonello veut savoir ce qui se passe, non pas dans le binôme Laurent/Bergé, mais ce qui se déroule dans la tête de l’artiste, et tout autour. L’apparition des égéries, les bouleversements, les orgies, la création dans la souffrance, monter et descendre.
Si on lui avait déceler un petit côté à la Malcom Mcdowell dans le pas si mauvais Hannibal Rising, Gaspard Ulliel s’était volatilisé, belle gueule dont on avait oublié le côté vénéneux (effleuré aussi chez Techiné dans Les égarés). Bonello le retransforme et en fait un nouvel homme, un YSL encore plus flamboyant, puissant et queer que chez Lespert, Dandy absolu aux portes de la folie. Berger intéresse moins le réalisateur deL’apollonide et cela se sent : face au créateur torturé, le businessman, l’homme cintré et observateur est écrasé, et Jérémie Renier avec.
Ce que capte Bonnello c’est le chaos, ce qui s’éteint et va se rallumer. En artiste décadent, YSL se perdra et vacillera au contact du gigolo Jacques de Bascher, dans un labyrinthe de corps et de paradis artificiels. Aérien et fiévreux, Bonello reste fidèle à une imagerie décadente, au style résolument racé : le surgissement de Betty Catroux, blonde géante, sur fond de I Put a spell on you , le coup de foudre Bascher/Laurent, ping pong amoureux qui traverse les corps de la fête, ou l’explosion finale du défilé 77, où l’écran se morcelle comme une toile de Mondrian.
Au delà de nombreux caméos ou apparitions succulentes (Valeria Bruni-Tedeschi, Brady Corbett, Valerie Donzelli, Kate Moran, Ernst Humhauer…), il y en a deux qui synthétisent un point essentiel du film : Dominique Sanda (dans le rôle de la mère) et Helmut Berger (dans le rôle de YSL âgé, les yeux humides devant sa propre image dans Les Damnés), deux figures mémorables du cinéma d’auteur des 70’s renvoyant à Bertolucci et Visconti. Ce cinéma européen libre, étrange, qui mêlait la beauté et le souffre, maintenant lointain, que Bonello rejoint et réapprend à investir.
Oui Yves Saint-Laurent était un bon biopic. Mais Saint-Laurent lui, est une œuvre d’art totale.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.