3 A.M (1975) Gary Graver : Orson Welles et l’autre côté du désir

3AM - Copie

Quel pourrait être le rapport entre un cinéaste aussi racé, respecté et puritain qu’Orson Welles, et la décadence du cinéma pornographique ? Le puriste un peu guindé ne verrait rien, au pire n’y croirait pas. Et pourtant depuis quelques mois, une effervescence, à la fois perverse et cinéphile, ébranle la toile : ces deux univers se sont bel et bien rencontrés, et il ne s’agit plus à présent d’une légende urbaine mais d’une réalité. Laissez vos dicos de cinéma au placard, vous n’en aurez guère besoin…
Durant les années 70, Orson Welles s’attelle à la réalisation de The other side of the wind, une œuvre audacieuse qu’il imagine comme une sorte de mockumentary sur un vieux réalisateur bisexuel (incarné par John Huston)  qui tente de prendre sa revanche sur la nouvelle génération hollywoodienne. Entremêlant les formats, la couleur et le noir et blanc, Welles devait alterné entre l’épopée fatiguée de ce réalisateur fictif et le film de celui-ci, qu’il projette à un parterre d’invités. En raison de problèmes de droits (un vrai imbroglio politique du côté de la maison de production), le film s’éparpille et se perd. Une quarantaine de minutes est sauvée, le reste vadrouille : film maudit, introuvable, fantôme. Depuis quelques temps, le film – d’ailleurs jugé comme révolutionnaire – a été retrouvé quasi intacte et sa reconstitution est en marche. Mais quelques minutes de l’oeuvre (appartenant au film dans le film), visibles dans des recoins sombres et humides du net, scotchent la rétine.

vlcsnap-2015-07-12-00h48m01s99

Trois jeunes gens sont dans une voiture, fonçant à tombeau ouvert sous la pluie. Une femme (celle de Welles à la ville) se jette sur son voisin, un giton glacé, alors que le deuxième larron conduit. Elle le déshabille, le caresse, puis le chevauche dans des mouvements incessants et infernaux : folle étreinte stroboscopique. Le conducteur tente de la violer, elle se débat et se fait jeter dehors dans la boue. Quelques minutes à peine, mais bouillantes, impensables du maître, d’habitude plus prude : mais les années 70 avaient probablement ouvert la porte à d’autres envies. La bande-son étant incomplète, le spectateur n’entend que le bruissement du cuir, les frottements de peaux, les boutons pressions qu’on fait sauter, la combi qu’on dézippe : brûlant comme l’enfer.

vlcsnap-2015-07-12-00h49m11s54

En attendant de découvrir le film intégralement, le spectateur a le choix de rebondir sur une autre facette de l’auteur : Gary Graver, le chef opérateur pour The other side of the wind, était un réalisateur de films pornos usant plutôt du pseudonyme de Robert McMallum. Mais face à son travail collossal sur le film, il demande un coup de main à Welles pour monter une scène de son film hard 3 A.M. La scène rejaillit, morcelée et hors contexte sur le net : un scandale divin.
Mais le film lui-même vaut assurément le détour, Graver étant un excellent habitué du genre : comme beaucoup de X de l’époque, il s’agit autant d’un véritable film que d’un objet masturbatoire, respectant une certaine mécanique sans totalement en être esclave. Un cinéma libre en somme.

vlcsnap-2015-07-12-00h18m14s162

Dans une maison au bord de la plage, un couple fornique. Parfum de désir chaud. Toute la maisonnée (la sœur de la femme et les deux adolescents) entend tout. Le couple se dispute, le mari rejoint sa maîtresse de belle-sœur. Nouvelle dispute, elle le tue accidentellement. L’harmonie fragile se craquelle, l’air hume les embruns marins et les pulsions qui ne resteront pas inassouvies bien longtemps. Mais la mort, la tristesse, l’inceste (le frère et la sœur, la nièce et sa tantine) prennent bientôt part à cette atmosphère faussement tranquille.

Évitant d’user au maximum des gros plans habituels et peu gracieux du porno lambda, Graver en tire un drame tragique mortifère, étrange, parfois magnifiquement cadré, totalement aux antipodes des produits légers et insouciants de l’époque (même si la scène de la masturbation de la voisine allumeuse, noyée dans une tenue de strass, réanime quelque chose de glamour très indissociable de cette époque). Georgina Spelvin, la légendaire suicidée de Devil in Miss Jones, se donne à nouveau, tout en gravité, en spasmes d’amour, en désespoir. Et puis il y a cette fameuse scène montée donc par Orson Welles…

vlcsnap-2015-07-11-23h43m15s174

Beaucoup ont laissé penser qu’on retrouvait assurément la patte du maître : mais laissons cela aux experts. Ce qu’on voit reste déchirant, bizarre, sulfureux. Une femme surgit sur la plage, rentre dans la maison et se glisse dans la douche du personnage Spelvin, choquée, intriguée puis docile. Mais la musique malaisante, les expressions de Spelvin, entre effrois et abandon, le physique étonnement androgyne de l’inconnue et le choix très surprenant de certains plans en font un moment insolite et excitant. Car les corps ne tiennent pas en place, se contorsionnent improbablement (qui a dit qu’on ne pouvait pas faire un 69 dans une cabine de douche?), les mains s’accrochent et glissent, s’introduisent étrangement (Spelvin se pliant de telle manière pour sucer son propre pied) : en réalité tout n’est que fantasme, le personnage venant de se masturber avec un gant de toilette, qu’elle mord de rage et d’extase. Welles derrière ou pas, voilà tout de même un fragment d’un érotisme sauvage, typique de l’age d’or du X, encore et toujours boite de Pandore.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.