Poltergeist (1982) Tobe Hooper : La Menace Fantôme

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En une poignée de classiques instantanés, Spielberg avait réussi à nous traumatiser des escapades routières (Duel) et des baignades estivales (Jaws), avant de nous réconcilier avec le ciel et ce qu’il cachait (Rencontres du troisième type). Magicien, grand enfant, fils spirituel d’Hitchcock et inventeur du blockbuster, il lui a fallu peu de temps pour mettre le feu au poudre : Hollywood en a goûté, et en veut plus. Columbia lui offre alors la possibilité de réaliser un autre film d’extra-terrestres, Night Skies, plus méchant que son prédécesseur. Même si le maquilleur Rick Baker met la main à la pâte, le projet n’aboutira pas : Spielberg souhaite calmer les ardeurs, après le premier Indiana Jones, et retrouvera la voie des aliens pacifistes avec E.T.
La même année, il se sert des miettes du projet Night Skies pour en faire un film de fantômes, dont il confie la réalisation à Tobe Hooper, dont il avait adoré Massacre à la Tronçonneuse. Côté écriture, sa place est imposante, malgré la présence du tandem Mark Victor et Michael Grais. On raconte même que Stephen King était en ligne de mire, avant d’être éjecté par le studio…
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À force de papillonner entre les plateaux de E.T et de Poltergeist, Spielberg sème le trouble quant à la place de Hooper dans le projet : les avis contradictoires et les polémiques n’aidant pas (la MGM met davantage en avant le nom de Spielberg que celui de Hooper pour la promo), Poltergeist restera l’oeuvre d’un monstre à deux têtes (et l’une des deux ayant un plus long cou que l’autre). De Hooper, on reconnaît volontiers le goût pour le macabre (même si la scène finale de Raiders of the Lost Ark semble indiquer que Spielberg n’est pas non plus tout blanc), le sens de l’hystérie et de l’atmosphère, et surtout le saccage organisé d’une Amérique malade, motif rampant de son œuvre (le capitalisme assoiffé – le promoteur immobilier – étant ici la cause de la vengeance des revenants).

L’influence de Spielberg est bien évidement sensible sur tous les autres plans, allant nous rappeler son premier passage dans le fantastique avec le mineur mais pas désintéressant Something Evil (diffusé sur feu La Cinq sous le titre de La chose), un téléfilm qui causait aussi de maison hantée.

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Adieu les manoirs perchés, les baraques isolées et les façades moribondes : Poltergeist est le premier film à déplacer malicieusement le contexte de la maison hantée dans un univers douillet et familier, en l’occurrence une banlieue américaine en expansion, dont chaque maison est une photocopie de la précédente. Le mal se terre ironiquement dans un havre de paix, indissociable et anonyme. Manque de bol, ça tombe sur la famille Freeling, des gens adorables et sans histoires dont la petite dernière aura le malheur d’entrer en contact avec les revenants par le biais de la télévision.

Au delà d’une esthétique très « amblinesque » (le goût du merveilleux et de l’étrange dans un cadre de suburb) Spielberg imbrique son sens de l’espace et de la mise en scène dès que l’occasion se présente, de cette séquence d’introduction où le chien sert à présenter chaque membre de la famille à la multiplicité de détails drôles et simples (l’enterrement du petit oiseau de Carol-Anne, où tristesse et drôlerie se mêlent sans se forcer d’un plan à l’autre) qui rend très vite la famille Freeling aussi vivante qu’attachante (ce que James Wan n’arrivera jamais à faire avec son Insidious). Une véritable sensation de confort parasitée par la venue d’un élément surnaturel d’abord cocasse puis de plus en plus malaisant (quand l’arbre du jardin manque de bouffer le petit, inutile de dire qu’on a plus vraiment le coeur à sourire).

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À intervalles régulier, Poltergeist envoie son énergie plein gaz dans les scènes horrifiques (pourtant pas si nombreuses) mais accorde une vraie tendresse à toutes celles qui restent. En particulier lorsque Maman Freeling attend le « passage » de sa fille ou que le petit Robbie écoute attentivement une para-psychologue aguerrie, les yeux brillants, lui chuchoter dans la nuit la sempiternelle histoire de la vie après la mort. La magie Spielberg on vous dit.

Slalomant sans cesse entre la flippe et l’émerveillement, l’insolite (mythique personnage de Tangina, médium modèle réduit à la voix de petite fille) et le spectaculaire, Poltergeist serait ni plus ni moins qu’un quasi film d’horreur familial. Ou du moins presque. Très hybride, autant en raison de sa paternité discutée que de ses ruptures de ton (une scène gore cradingue et loupée surgissant de nulle part a fait frôler le R-Rated aux Etats-Unis mais a allumé une interdiction au moins de 16 ans chez nous !), Poltergeist paraît encore rafraîchissant de nos jours, malgré un déluge d’effets spéciaux que certains ont jugé bon de décrier au profit de la suggestion.

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Personne ne meurt dans Poltergeist (mise à part un oisillon), et ça marche quand même. Sans doute car Spielberg n’a pas eu son pareil pour mettre en scène les terreurs de son enfance (et les nôtres !), recréant des motifs universels et quotidiens : l’ombre des arbres au travers d’une fenêtre, la porte du placard, les dessous de lit, l’inquiétude créée subitement par un jouet (et par extension dans le cas présent, la phobie des clowns) ou encore la peur de l’orage dans son illustration la plus incroyable à ce jour.

À cela, rajoutons la cruauté mélangée de Hooper et de Spielberg, qui semblent avoir trouvé un pied d’égalité dans leur sadisme : le climax apocalyptique, où tout semble enfin apaisé avant d’exploser à la gueule du spectateur, reste inégalé dans le genre. Jobeth Williams plongée dans une fosse à cadavres (et des vrais d’ailleurs…), gueulant à s’en péter les cordes vocales, alors que le placard de la chambre tenter de dévorer ses enfants, jusqu’à la transformation du quartier en tableau de fin de monde…c’est toujours aussi fou, et surtout en ces temps de tristesse fantasticophile.
LE BONUS : 

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* Poltergeist II : The Other Side (1986) Brian Gibson : Spielberg et Hooper partis (fâchés?), la suite se mettra en route sans eux, mais toujours avec le même casting, et les scénaristes Victor & Grais. Les Freeling ont beau déménagé, les fantôches sont encore à leur trousse, et ce sera un indien qui leur viendra en aide, alors flanqué de l’indispensable Tangina. Le plaisir des retrouvailles (excepté la petite Dominique Dunne, dont le personnage n’est même pas mentionné), la belle photo de Andrew Lazlo, le nouveau score de Jerry Goldsmith, quelques beaux tableaux (les scènes dans le désert ou cette vision de Cuesta Verde devenu une ville fantôme) et une nouvelle incarnation maléfique (le prêcheur Kane, squelette ambulant au sourire de requin) permettent de passer un moment pas désagréable. Le hic, c’est que les idées souvent grotesques (l’appareil dentaire maléfique, une scène de possession paternelle à la Shining mal venue et ce contresens voulant que la maison du premier ne cachait pas un cimetière mais un charnier), la mise en scène très en deçà du précédent et la dernière scène atroce (où les Freeling se font des câlins dans l’au-delà après avoir été sauvé par mamie fantôme) ne jouent clairement pas en la faveur de cette séquelle. Appelé à la rescousse, H.R Giger fera un travail considérable pour le film (dont on retiendra la scène du monster-vomit, digne d’un film de Cronenberg !) mais crachera allègrement sur le résultat. Des bizarreries, délectables ou pas, qui en font un spectacle assez curieux.

 

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* Poltergeist III (1988) Gary Sherman : Suite aux chiffres satisfaisants du second film, la MGM remet le couvert, mais à moindre coût. Poltergeist III ne sera qu’une petite série b, dont le réalisateur Gary Sherman avait témoigné d’une véritable efficacité dans le domaine avec les très marquants Réincarnations et Descente aux enfers. Trop petite sans doute, au vue de l’idée de scénario, abracadabrante mais excitante : hébergée par son oncle et sa tante, Carol-Anne voit le terrible Kane réapparaître à ses trousses, prenant alors d’assaut l’immense tour high tech dans laquelle elle se trouve à présent. Une perspective rafraîchissante, mais gâchée par une production chaotique et un manque d’ambition flagrant (pauvreté des situations et des dialogues, musique atroce, rythme à la ramasse, décor mal exploité…). Malgré un casting avenant (Tom Skeritt, Nancy Allen, Lana Flynn Boyle) et une idée superbe (les spectres se matérialisent via des miroirs et Sherman a tenu à signer des fx à même le plateau), le film s’enlise bien vite. Ce sera aussi l’aboutissement de ce qui est considéré comme la malédiction de Poltergeist, dont l’origine serait l’utilisation de vraies squelettes lors du tournage du premier film. Un délire superstitieux (le même qui hanta les tournages de L’exorciste ou de La malédiction) qui serait la cause de la mort d’une grande partie du casting de la saga : Dominique Dunne (la grande sœur du premier) a été étranglé par son boyfriend quelques temps après le premier opus, Will Sampson (l’indien du second film) et Nathan Beck (Kane) sont morts peu après le tournage du second, et Heather O’rourke décéda à la fin de ce troisième volet d’une infection intestinale.

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