L’Apollonide : Souvenirs de la Maison Close (2011) Bertrand Bonello : Tears Garden

« Si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit ? »  Henri Michaux

Oubliées, défendues, rêvées, les maisons closes d’autrefois cultivent une fascination qui ne cesse de s’accroître au fil des années, relevant d’un rapport mimétique vis à vis du sexe dans sa généralité : on jouit comme on l’entend, mais dans l’ombre, dans une forme de liberté retirée, dans le voile d’un monde parallèle.

L’Apollonide ne se situe qu’au début du XXème siècle, loin de l’interdiction qui frappa les maisons closes en 1945, mais simule déjà le pourrissement d’un système. Le spectateur se retrouve entre le crépuscule d’un siècle, l’aube d’un autre : un soir, Madeleine dite « la juive » retrouve un de ses clients réguliers, un homme discret et doux, et lui raconte son rêve. Sans dire grand chose, il l’attache, puis la mutile violemment, figeant sur son visage un sourire éternel, triste et sanguinolent. Elle devient alors « la femme qui rit ».

Le risque de Bonello est multiple, et en particulier lorsqu’il se confronte à deux « pointures » construites sur le même thème : La Petite et la série Maison Close. Sans jugement aucun, Louis Malle dédramatisait la peinture d’une maison close sudiste, faisant évoluer une fille trop vite devenue femme au milieu de prostituées mi-fatiguées, mi-rigolardes se transformant en figures protectrices. Maison Close par contre, souffrait d’une antipathie exacerbée, substituant définitivement l’image de la maison close à celle d’une prison : le misérabilisme, les coups bas, le mensonge, noircissaient exagérément un tableau pourtant visuellement soigné. Bonello s’accommode miraculeusement de ces deux visions, irriguant aussi bien les joies que les peines de ces fleurs de salon. 
Il y a autant de vie que de souffrance (les redoutables maladies vénériennes, la drogue, le danger de l’inconnu) dans son oeuvre, dont les couleurs chaudes et le luxe mortifère nous transportent dans un univers tantôt maniériste, tantôt décadent, citant délicieusement Hugo, Baudelaire, Huysmans ou encore Bataille. 
A l’image de cette panthère domestique alanguit sur un canapé, il y a l’idée d’un monde langoureux, séduisant et féroce, pas encore tout à fait dompté. Malgré leur savoir-faire, malgré leurs habitudes, les catins attendent désespérément leur rachat, et s’angoissent de l’amour venu, de l’amour impossible. Bonello fustige l’érotisme des étreintes : c’est la force des putains, leur ressenti, le bonheur presque mélancolique dans lequel plonge les clients qui alimentent le récit. Mais l’auteur délaisse la sociologie pour la fantasmagorie, cimente son film d’anachronisme musical (la saisissante utilisation de Night in White Satin), épouse une étrangeté quasi-lynchienne avec ses nappes sonores irréelles, sourdes, ce rêve se muant en prophétie hypothétique, ses masques, ses bourgeois avides de freaks. La peur du théâtre filmé est vite écartée par la capacité de Bonello à se mouvoir dans l’espace, embrassant les points de vues, les angles, usant même de split-screen, coquetterie visuelle à la lisière de la gratuité.

Pourtant, les dernières images nous dirigent vers d’autres questionnements, comparaison fatale avec la prostitution actuelle : pas très habile, ambigu, envahissant peut-être. Car tout ce qui a suivi s’oriente davantage vers le royaume des sensations, le spleen élégant, entre le rêve et le cauchemar.

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