[Dossier Brûlant] Le (méchant) film français – Partie II

 

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* La grande bouffe (1973) Marco Ferreri : Lors de sa projection à Cannes, la croisette n’avait jamais connu un scandale aussi retentissant. On revoit encore les bourgeois un peu guindés huer et insulter Ferreri et ses acteurs, refusant de comprendre cette douce farce renvoyant à ce que l’homme fait le plus, et le mieux : bouffer, chier, manger et baiser ! Noiret résumait tout : « Nous tendions un miroir aux gens et ils n’ont pas aimé se voir dedans. C’est révélateur d’une grande connerie » Dans un climat à la fois morbide et festif, Ferreri filme la plus belle orgie gourmande et suicidaire du cinéma, spectacle transgressif et et rabelaisien comme on en avait jamais vu alors. Aujourd’hui, La grande bouffe ne fait plus scandale, il est célébré à sa juste valeur : autrefois humiliation de la France, il en est devenu un classique. À tel point, et c’est la seule ombre au tableau, qu’on en a vite fait d’oublier les autres beaux films de Ferreri (Pipicacadodo, L’histoire de Pierra ou Rêves de singe).

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* À ma sœur (2001) Catherine Breillat : Alors que ses premières réalisations ont été rangé dans le tiroir de l’oubli (même le très sale Une vraie jeune fille), Breillat ressuscite à la fin des 90’s par le scandale, avec une poignée d’oeuvres bancales (Romance, Anatomie de l’enfer…) mais pas inintéressantes. Prétentieuses, glacées, parfois ridicules, oui, mais fascinantes. Parce que bizarres, et finalement sans trop d’équivalents dans leur crudité. Si A ma sœur est le plus intéressant, c’est qu’il s’agit sans aucun doute du plus étrange: la réalisatrice interroge une fois de plus le mal être adolescent, la découverte de la sexualité, opposant une nymphette sexuellement active et sa sœur, boulotte et secrète, double de Breillat. Mais c’est dans les derniers instants, qui basculent dans l’horreur la plus totale, que l’auteur impose son geste le plus radical et le plus perturbant.

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Doberman (1997) Jan Kounen : Après une flopée de courts ayant marqué leur temps (l’hystérique Gizèle Kerozone, l’enaurme Vibroboy, le musical bizarroïde Dernier chaperon rouge…), Kounen récupère les droits du Doberman de Joel Haussin et y accole sa verve cartoonesque, son goût pour la violence démesurée, les tronches tordues et les envolées explosives. Détesté par la critique, Doberman est toujours le divertissement vulgos, déjanté et sauvage qu’il était, fonçant tête baissé dans les situations les plus folles (la grenade coincée dans le casque du motard, Tcheky Karyo forçant le coming-out le plus hardcore imaginable, Duris se torchant avec les cahiers du cinéma…), tout en se servant largement dans son budget. Aujourd’hui, tout le monde s’est bien calmé, Kounen compris.

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* Le vieux fusil (1975) Robert Enrico : Devoir de mémoire musclé, mariant l’horreur historique (ce village charnier évoquant Oradour sur glane) et le film de vengeance impitoyable, Le vieux fusil traumatise encore et toujours, tant par sa hargne que sa tristesse. La musique de François de Roubaix, tantôt guillerette, tantôt cauchemardesque, le regard perdu de Noiret, l’effroi de Romy Schneider (qui a oublié le bruit de ce satané lance-flammes ?)…dans son efficacité, le film brûle même la priorité à un nouvel ordre du film d’action, avec un parcours piégé annonçant déjà Die Hard et Rambo. Et tout ça, dans un film français.

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* Twentynine Palms (2003) Bruno Dumont : Dumont quitte le nord de la France, ausculté dans L’humanité et La vie de Jesus, deux autres titres très joyeux, pour le désert californien. De grands espaces parfaits pour l’auteur, qui aime la désolation des êtres et des paysages : et les êtres ici, c’est un couple. La jeune femme (magnifique et regrettée Katerina Golubeva, déjà vu dans le beau et fou Pola x) parle français avec un accent russe, l’homme parle plus souvent américain. On n’est jamais sûr qu’ils se comprennent, et eux non plus d’ailleurs. Ils conduisent, se disputent, baisent beaucoup aussi (attention, festival d’orgasmes chelous à l’horizon). Malgré la beauté écrasante des lieux, la solitude, la bestialité, la colère, la jalousie, l’emportent sur les rapports amoureux. Dans les dernières minutes, comme dans Averi vent’anni ou encore À ma sœur, tout bascule façon pelloche sordide des 70’s (avec un viol inattendu, où la femme ne sera pas la victime comme à l’accoutumée) qui aspire par le vide. Comme un coup de poing pour nous rappeler où l’on est : toujours au bord du gouffre.

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* Grosse Fatigue (1993) Michel Blanc : Comment cet énorme délire sur le star system français a t-il pu être oublié ? Exercice d’auto-dérision piquant et jouissif, Grosse fatigue raconte comment Michel Blanc se voit accaparer d’accusations de plus en plus violentes. La vérité ? Point de grosse fatigue, mais un sosie qui en profite pour se tirer en douce à Cannes, tenter de violer tout le gratin féminin (ne pouvant avoir Mathilday May ou Charlotte Gainsbourg, il se rabattra sur Josiana Balasko !) et traîner dans des boites à partouzes. Carole Bouquet (qui bizarrement, n’a jamais été aussi bien que dans son propre rôle) vient alors à son secours. Au delà des caméos hilarants (l’équipe du Splendid, en passant par Regine ou Roman Polanski), le film porte surtout la marque indélébile de Blier, co-scénariste (avec Jacques Audiard) : les situations interchangeables, le goût du dialogue acéré (« C’est tourné avec Bunuel qui vous a rendu mystique ? ») et de la belle image (même si la réalisation de Blanc est volontiers plus percutante). On pourrait même dire que son film (injustement boudé) Les acteurs pourrait être le complément parfait à Grosse Fatigue. Surtout lorsque Noiret, royal, intervient en fin de bobine pour tirer sur l’état du cinéma franchouillard (« je vais vous dire moi, il sent le sapin le cinéma français ! »). Il avait pas un peu raison ?

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* Ave Maria (1984) Jacques Richard : Plus que le film à l’époque, c’est l’affiche, très belle et scandaleuse photo de Bettina Rheims, qui fit hurler la censure et les autorités religieuses. Le film, pas toujours très adroit mais truculent, joue la carte de la fable anti-cléricale à la Bunuel, le surréalisme en moins. Des paysans y sont influencés par un trio de fanatiques religieux (Feodor Atkine en curé plombant, Anna Karina en marâtre hystéro et la géniale Pascale Ogier en nonne allumée, dont ce sera hélas le dernier rôle) qui vont vite se heurter à une ado rebelle dont les sens sont en éveil. Du beau grinçage de dent en perspective, avec une Isabelle Pasco fascinante, starlette des 80’s aujourd’hui oubliée, lavant le sol avec sa langue et jurant d’appartenir au malin au cours de confessions sulfureuses.

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* Irréversible (2001) Gaspar Noé : Une croisette traumatisée plus loin (évanouissements, portes qui claquent et insultes), Irréversible n’a pas bougé. Il est toujours là, debout, véritable coup de poing du cinéma français, qui ne raconte pourtant qu’un récit de rape and vengeance tout ce qu’il y a de plus classique. Lorsque Noé entend rendre l’expérience la plus physique possible, c’est tout autre chose. Narré à l’envers et débutant par un étonnant raccord avec le diptyque Carne/Seul contre tous, Irréversible prend le taureau par les cornes et force la dose dès son entrée en matière, à grands coups de sons gerbants et d’images tremblantes : intimidations, vandalisme, violence gore, langage ordurier, visite infernale d’une backroom borgne et le fameux viol de Monica Bellucci, sans aucun doute le plus insoutenable de toute l’histoire du cinéma. Puis lentement le film s’oxygène, s’en va ailleurs : Irréversible fonctionne comme une fusée quittant les enfers pour aller dans les cieux, là où tout est plus beau. Une œuvre fracassante, qui nous renvoie durement à la fragilité du bonheur. Nous irons tous au paradis, car l’enfer est ici.

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* De bruit & de fureur (1988) Jean Claude Brisseau : Avant de devenir le pervers pépère que l’on connaît bien, Brisseau scrutait le désordre de la société avant celui du corps, avec sans doute son film le plus troublant et le plus abouti, explorant un thème flou hier et rabattu aujourd’hui : la violence dans les banlieues. Un tableau édifiant mais terre à terre (même si Brisseau avoue avoir atténué la réalité, c’est dire), bien avant l’avènement de la « racaille », la montée du fn, les voitures qui brûlent, et on en passe. Auprès d’un garçon à l’abandon, symbole de pureté perdu dans un enfer de béton et influencé par un ado ultra-violent, le film réussi à pointer du doigt les racines de la violence : l’abandon, l’anarchie parentale, le mal d’amour. Radical, brutal, mais jamais provocateur, De bruit et de fureur terrasse dans sa violence sèche, ses saillies oniriques (typiquement Brisseau), ses images cocasses (Bruno Cremer en prolo shootant au fusil dans les murs de son appartement) et terrifiantes, son nihilisme et son désenchantement, clair comme une chanson de Nana Mouskouri (oui oui !) au milieu du chaos.

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* Venus Noire (2009) Abdellatif Kechiche : Pour la première fois, Kechiche va se servir de sa frontalité et de son énergie pour remonter le temps et dépeindre toute autre chose que des chroniques contemporaines. En contemplant l’enfer quotidien de Saartijie dite la Venus hottentote, il offre ni plus ni moins que son Elephant Man féminin mais, et c’est là son risque et son audace, dépouillé de tout maniérisme. Massif, Venus Noire s’impose en film fleuve monstre et douloureux, qui n’épargne en rien le chemin de croix de son héroïne, bête de foire traversant cirques et bordels, marchandée, trompée et sauvée en vain. Kechiche ne cherche pas le beau, il traque le laid, l’infamie humaine, explosant dans des scènes d’humiliations et d’expositions nombreuses et infernales, où des mains saisissent et jugent un corps qui n’appartient plus à son hôte. Pas aimable pour un sou, glacial, mais diablement fort.

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* Calmos (1975) Bertrand Blier : Après l’incroyable succès des Valseuses, tout semblait permis pour Blier. Tellement tout, qu’il fera n’importe quoi. Grosse farce surréaliste qui se plantera autant au box-office que les Valseuses avait marché, Calmos est considéré par Blier himself comme un sacré ratage et « une grosse connerie ». Est-ce le cas ? Pas loin oui, mais tellement démesuré, qu’il en devient fascinant. Dévorant son pâté devant les cuisses écartées de Claudine « Exbition » Becarrie, un gynéco claque tout et rejoint un célibataire endurci pour fuir les femmes, toutes décrites comme des monstres nymphomanes. Battit comme une vraie pub pour la misogynie, Calmos s’envole si haut dans l’absurde (la palme revenant à ce centre où les deux héros sont violés par une armée de femmes) que son propos reac finit surtout par bouffer tout le monde (les mecs sont des lâches pantouflards et les femmes sont tarées) avec une verve que n’aurait pas renié Wolinski ou Reiser. Très inégal à coup sûr, mais vraiment unique et fou.

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* Le Trio infernal (1972) Francis Girod : Premier film du plutôt respectable (qui a dit anecdotique ?) Francis Girod, Le Trio infernal fut pourtant une entrée en matière pas piquée des hannetons. Inspiré de l’Affaire Sarrejani (dont il change de nombreux éléments quant à la finalité de l’histoire), ce mélange de thriller sordide et de comédie noire balance Romy Schneider et Michel Piccoli dans le sud de la France : lui avocat véreux dont les magouilles virent à la boucherie, elle, une complice vite insatiable et entraînant sa jeune sœur dans leurs escroqueries sanglantes. Volontiers sexy, macabre et crasse (les cadavres liquéfiés à l’acide) et donc forcement un peu oublié.

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* Total Western (1998) Eric Rochant : Allez filmer un script pareil (un ex taulard en fuite se réfugie dans un camp de mômes délinquants et voit ses ravisseurs venir tout détruire sur leur passage) aujourd’hui, et vous aurez une bessonerie beauf filmée de traviole avec une b.o gangsta. Avec un réalisateur comme Rochant, le spectacle a eu heureusement toutes ses chances : rythmé, carré, s’amusant de sa violence décomplexée (et parfois un homo-érotisme inattendu, comme la torture de Samuel Le Bihan, ligoté à poil sur une table !),n’oubliant jamais d’être teigneux et drôle à la fois tout en exploitant à merveille son décor campagnard (qu’il fait évidemment péter dans tous les sens). Total Western prouve que le cinéma d’action avait une chance en France, un jour. Comme dirait Jean Pierre « ça va sentir la fondue savoyarde ! ».

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* La Cérémonie (1995) Claude Chabrol / Les blessures assassines (2001) Jean Pierre Denis : Dans les anneés 30, un fait divers fait trembler la populace française : deux bonnes, Léa et Christine Papin, assassinent sauvagement leurs patronnes en les découpant comme des lapins. Réalisateur discret, Jean Pierre Denis en tirera un film à la fois posé et tranchant, apportant un soupçon d’érotisme interdit à l’affaire (les deux sœurs vivent une liaison lesbienne). Refusant le sensationnalisme (ce qui ne l’empêche guère d’être tendu et violent) et l’hystérie, le film impose un duo d’actrices incroyables (César à la clef pour Sylvie Testud). Mais avant cette reconstitution, Chabrol s’en inspirait déjà de loin dans La Cérémonie où Bonnaire et Huppert, une bonne et une postière, se liaient d’amitié et se retrouvaient dans leurs secrets sordides. Une bonne occasion pour déboucher sur le massacre d’une famille bourgeoise, dans un style évoquant parfois le Haneke de Funny Games avant l’heure. Et même s’il ne se passe pas grand-chose avant ce grand soir, La cérémonie passionne rien que par ses rapports de forces en sourdine et ses échanges lourds de sens.

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* Bas-Fonds (2010) Isild le Besco : Moins médiatisée que sa frangine Maïwenn, Isild le Besco avait tout de même crée la surprise avec un long-métrage noir et féroce décrivant les errances d’un trio de laissées pour compte, dont deux sœurs à l’équilibre mental vacillant. Une histoire vraie (lors d’une virée, un meurtre sera commis) traitée façon fable sordide, plongeant sans fard dans un quotidien moribond (w.c maculé de sang menstruel, dégustation de raviolis en boîte et on en passe). Par instant, on pense même à Despentes (en particulier une scène d’humiliation évoquant Baise Moi) mais avec tout de même plus de style, de savoir-faire et de matière à provoquer la fascination. Les trois actrices, sauvages, effrayantes et pittoresques (dont l’ogresse Natalie Mataf, véritable doppelgänger maléfique de Marylou Berry) assurent grave la descente aux enfers. Concis, vénéneux et cradingue, Bas-Fonds portera bien son nom puisqu’il ne sera hélas jamais distribué en dvd.

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* Le bonheur a encore frappé (1986) Jean-Luc Trotignon : À la vue de cette ovni, difficile de savoir si le cinéma a fui Jean Luc Trotignon ou l’inverse (une courte carrière télé puis plus rien) ! Proche d’un Affreux, sales, bêtes et méchants à la française, Le bonheur a encore frappé est objectivement proche de l’atroce (écriture et interprétation douteuses) et paradoxalement pas loin du génie : on y suit les tribulations d’une famille de beaufs (mené par un Jean Luc Bideau dechainé) qui ferait passer les Groseilles de La vie est un long fleuve tranquille pour des bourgeois chicos, ce qui situent déjà le niveau. Sale d’un bout à l’autre de l’écran (ah les joies du bain et de faire la vaisselle en même temps), vulgaire (« J’ai la merguez qui m’démange ! » « Non ce soir y’a du ketchup dans le cornet de frites« ) et très méchant, voilà une vraie bête de foire. Le plus fou ? Le film a terminé en compet’ officielle au festival de Cannes !

>>>  Le (méchant) film français – Partie I

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